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Cet article est issu du dossier «Gafam : l’Afrique face au cybercolonialisme des géants du Web»

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Société

Gafam : l’Afrique face aux géants du Web

Laurent Parienty pour JA

© Laurent Parienty pour JA

Protection des données personnelles, souveraineté numérique, fiscalité, lutte contre les fake news… Quelles stratégies le continent doit-il mettre en place pour encadrer l’offensive des Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, etc. ?

Du Cap à Dakar et de Nairobi à Lagos en passant par Accra, jamais les incubateurs de start-up financés par les géants américains de l’Internet n’avaient autant essaimé sur le continent.

En mai, Facebook a lancé dans la Yabacon Valley, célèbre hub technologique à la périphérie de la capitale économique du Nigeria, l’incubateur NG_Hub from Facebook. Objectif : bâtir dans ce pays une « communauté tech » grâce à la formation de cinquante mille entrepreneurs et développeurs de logiciels.

Quelques semaines plus tard (en juin), un autre grand nom de la Silicon Valley est entré en scène pas très loin de là. Google, pour ne pas le citer, qui accompagne déjà quelque cent mille développeurs et une soixantaine de start-up dans tout le continent, a annoncé l’ouverture, avant la fin de cette année, d’un centre de recherche en intelligence artificielle à Accra, au Ghana. Ce sera la toute première fois qu’un Gafam – acronyme désignant, comme l’on sait, Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft – ouvre ce type d’établissement sur le continent.

Menace pour la démocratie

Aucun doute, pour Mark Zuckerberg et ses petits camarades, l’Afrique est devenue un Far East à conquérir. En Europe et aux États-Unis, les gouvernements et les utilisateurs sont de plus en plus méfiants à leur égard. L’UE vient même d’infliger à Google une amende d’un montant record – 4,3 milliards d’euros ! – pour abus de position dominante. La firme de Mountain View est accusée d’avoir profité du fait qu’Android, son système d’exploitation pour mobiles, équipe 80 % des smartphones à travers le monde pour favoriser ses propres applications et éliminer la concurrence.

Facebook subit quant à lui les foudres du régulateur britannique, qui le menace d’une sanction de 500 000 livres sterling (562 000 euros, le maximum prévu par la loi) dans l’affaire Cambridge Analytica. Il lui est reproché de n’avoir pas su empêcher la société anglaise spécialisée dans la communication politique d’exploiter abusivement les données personnelles de 87 millions d’utilisateurs dans le cadre de la dernière campagne électorale de Donald Trump.

Partout en Occident, les machines législatives se mettent en branle. En mai, le Parlement européen a adopté un Règlement général pour la protection des données (RGPD) qui oblige les collecteurs desdites données à obtenir au préalable le consentement des internautes et à expliquer clairement l’utilisation qu’ils comptent en faire. Pour les entreprises prises en faute, le texte prévoit des sanctions financières pouvant aller jusqu’à 4 % du chiffre d’affaires mondial. Aux États-Unis, l’État de Californie prépare une loi similaire pour 2020 ; et le Congrès envisage très sérieusement de surveiller plus étroitement les Gafam, dont le gigantisme (plus de 500 milliards d’euros de chiffre d’affaires cumulé en 2017) constitue une menace pour la libre concurrence. Et donc pour la démocratie.

453 millions d’Africains connectés

Google, Facebook et consorts le savent : l’époque où ils évoluaient dans un environnement échappant à toute réglementation sera bientôt révolue en Occident. « Leurs patrons sont généralement des libertariens, convaincus que le business a pour vocation de se substituer aux États », rappelle Samir Abdelkrim, auteur de Startup Lions, au cœur de l’African Tech (2017).

De fait, les pays émergents d’Asie (comme l’Inde) et d’Afrique sont devenus pour ces géants des marchés cibles, car moins matures. « Ils y ont le champ libre », renchérit Bacely Yoroby, développeur ivoirien et fondateur du premier réseau Google à Abidjan. Vaste marché encore peu régulé, l’Afrique constitue en outre un fantastique réservoir d’utilisateurs de plateformes et de services : 453 millions d’Africains (sur 1,2 milliard) sont aujourd’hui connectés. Cette proportion (35 %) va s’accroître très sensiblement puisque le continent comptera 2,5 milliards d’habitants en 2050.

Il est donc logique que les Gafam y avancent leurs pions. Certes, Amazon, le numéro un mondial des ventes en ligne, en est encore au stade de l’observation, et Apple reste pour le moment un peu en retrait. Mais Microsoft est d’ores et déjà incontournable sur le terrain institutionnel : il fournit sa technologie, notamment bureautique, à la quasi-totalité des gouvernements. Simultanément, Facebook et Google rivalisent d’initiatives locales. L’Afrique est d’ailleurs l’une des cibles prioritaires définies par le projet intitulé The Next Billion Users of Google.

Le pétrole d’aujourd’hui, ce sont les données personnelles, mais en mieux : cette ressource est inépuisable

En promouvant, par exemple, l’accès gratuit à internet (Internet.org de Facebook) ou à faible coût (les projets Link et Loon de Google) et en autorisant l’utilisation « gratuite » de leurs plateformes, les deux mastodontes, dont le modèle économique repose essentiellement sur la commercialisation de données personnelles, s’offrent un accès privilégié à un immense relais de croissance.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les 475 millions d’Européens connectés représentaient en 2016 plus de 60 milliards de dollars de chiffre d’affaires sur le marché des données personnelles (essentielles pour la publicité personnalisée). Cette somme devrait atteindre 80 milliards en 2020. Difficile d’évaluer avec précisions les revenus que Google et Facebook peuvent espérer tirer de leur offensive africaine, mais ils seront sans nul doute considérables.

Mais il n’y a pas que la publicité au royaume des Gafam ! Les données personnelles collectées par les profils des utilisateurs de plateformes sont désormais le principal carburant de la nouvelle économie numérique : l’intelligence artificielle. Elles alimentent des algorithmes qui aident les entreprises – mais aussi, par exemple, les systèmes de la santé et de l’éducation – à booster leurs performances. « Le pétrole d’aujourd’hui, ce sont les données personnelles, mais en mieux : cette ressource est inépuisable », commente Fabrice Benaut, président de l’Alliance Active Data.


>> A LIRE – Numérique : Facebook et Google s’installent au Nigeria pour soutenir les startups africaines


 Les Gafam ont compris que le futur s’invente en Afrique, même s’ils ne savent pas quelle forme il prendra, estime Bacely Yorobi

Reste que le problème de la protection des données collectées par les géants américains de l’Internet, mais aussi par les opérateurs de télécoms et les spécialistes du cloud (stockage de données) et de l’intelligence artificielle, se pose en Afrique comme ailleurs. L’officine britannique Cambridge Analytica ne s’est pas contentée de favoriser l’élection de Trump. Il semble qu’elle ait aussi joué un rôle dans les campagnes électorales au Kenya (2017) et au Nigeria (2015).

Il y a donc, partout, une course aux données personnelles. En Afrique, berceau du mobile banking, elle se double d’une lutte acharnée pour le contrôle de l’innovation. « Les Gafam ont compris que le futur s’invente en Afrique, même s’ils ne savent pas quelle forme il prendra », estime Bacely Yorobi (le développeur ivoirien). En organisant des communautés de développeurs, ils s’efforcent de fournir le cadre dans lequel s’inscriront les solutions africaines de nature à séduire les utilisateurs de leurs plateformes.

Un exemple : le lancement l’an dernier du concours Facebook Middle East and Africa Bots for Messenger Challenge à l’intention des développeurs de soixante-quatre pays. Six d’entre eux ont été distingués pour leurs innovations dans les domaines des jeux, des services et du progrès social. Outre une appréciable gratification financière, ils ont obtenu le droit d’utiliser certaines technologies d’intelligence artificielle de Facebook et d’Amazon afin de perfectionner leurs projets.

Déficit de développeurs

Autre exemple, illustrant celui-là la manière dont les géants de la Silicon Valley, et pas seulement les Gafam, tentent de résoudre en Afrique l’un des principaux problèmes auxquels ils sont confrontés : le déficit de développeurs, ces ouvriers de la planète numérique. Andela, une société créée en 2014 à New York et à Lagos par deux Américains, un Canadien, un Camerounais et un Nigérian, tisse ainsi sa toile au Kenya, en Ouganda, bientôt au Rwanda, et a déjà levé 80 millions de dollars depuis son lancement.

Parmi ses principaux investisseurs : Chan Zuckerberg Initiative, la fondation à but non lucratif fondée par Mark Zuckerberg et son épouse, le fonds de placement GV (ex-Google Venture), et Spark Capital, dont le tableau de chasse est impressionnant : Twitter, Tumblr, Slack et Niantic (à l’origine du jeu Pokémon Go).

Le principe de cette société ? Sélectionner les meilleurs parmi des milliers de candidats, les former au codage, puis leur décrocher des missions de consulting à effectuer depuis l’Afrique pour les géants américains et européens du numérique. Andela facture le service à ces derniers, verse le tiers du montant sous forme de salaires aux développeurs et consacre le reste de la contribution au financement de ses charges et de son expansion. Payés entre 800 et 2 500 dollars par mois, soit le quart de ce que coûte un Américain, les employés africains d’Andela s’engagent à travailler pour la société pendant quatre ans avant de voler de leurs propres ailes. Selon le magazine Forbes, Andela réaliserait déjà un chiffre d’affaires de 20 millions de dollars.

Cybercolonialisme

« Il y a une forme de colonisation numérique dont on ne parle que très peu, estime un développeur ouest-africain passé par un incubateur de Google. L’Afrique a besoin d’une prise de conscience et d’une volonté politique. » Nombre de spécialistes du numérique, d’économistes, d’universitaires et de chercheurs disent à peu près la même chose. Cédric Villani, le mathématicien (et parlementaire) français, expliquait, en juillet, dans le quotidien Le Monde que la démarche de ces mastodontes est effectivement, en Afrique comme ailleurs, « de type colonial ».

Qu’il s’agisse de la collecte et du contrôle des données personnelles, du financement des start-up ou de la formation des développeurs, ils s’approprient et exploitent les ressources en mettant en place un système qui leur permet de capter l’essentiel de la valeur ajoutée créée localement, au grand dam des gouvernements et des institutions publiques. Bien avant Villani, l’universitaire George Danezis, de University College, à Londres, avait développé une thèse similaire.

Il définissait le cybercolonialisme comme « une politique ou une pratique permettant de prendre le contrôle total ou partiel du cyberespace d’un autre pays, d’occuper celui-ci par des technologies et des composants servant des intérêts étrangers et de l’exploiter économiquement ». Contactés par nos soins, Google et Facebook n’ont pas souhaité répondre à cette question précise. Ni d’ailleurs à aucune autre.

Les internautes africains sont-ils condamnés à être les produits d’un marché dont ils n’auraient pas les clés ? Leurs dirigeants parviendront-ils à mettre en place des règles pour tenter de contrôler et de tirer profit de cette économie numérique en pleine effervescence ? « D’un côté, les Africains ont besoin de ces infrastructures et de cette connexion pour rattraper leur retard de développement. Mais, de l’autre, ce ne sont pas eux qui produisent les technologies et maîtrisent les données personnelles récoltées. Il y a bien une volonté politique d’aller vers une plus grande souveraineté numérique, de lever des fonds et de lancer des projets. Mais ce n’est pas encore suffisant », juge Samir Abdelkrim.

Nous n’aurons sans doute pas les moyens de rivaliser avec ces géants, mais on peut espérer gérer l’accès à internet des utilisateurs finaux

Lancée en 2013 lors du Transform Africa Summit, à Kigali, et présidée par Paul Kagame, l’alliance Smart Africa (réseau constitué de neuf États membres, de partenaires institutionnels et d’acteurs privés), entend promouvoir l’innovation, les politiques communes et la gouvernance numérique panafricaine. Plus concrètement, il souhaite doter le continent d’infrastructures de stockage, de fibre optique, de nouveaux câbles sous-marins, voire de ses propres satellites. Pour ce faire, il espère mobiliser au cours des dix prochaines années quelque 300 milliards de dollars d’investissements publics et privés.

Smart Africa sera-t-elle capable de contrecarrer la toute-puissance des Gafam ? Facebook, Google et Microsoft ayant déjà une bonne longueur d’avance, le temps presse. « Nous n’aurons sans doute pas les moyens de rivaliser avec ces géants, mais on peut espérer gérer l’accès à internet des utilisateurs finaux », estime encore Samir Abdelkrim.

En mai, Paul Kagame et Emmanuel Macron se sont retrouvés à Paris pour inaugurer le salon VivaTech, consacré aux nouvelles technologies. Mark Zuckerberg et Satya Nadella, le PDG (indien) de Microsoft, avaient été conviés à déjeuner en leur compagnie. Le contenu des échanges entre l’inventeur californien, farouche défenseur d’un internet sans frontières mais estampillé Facebook, et le président de Smart Africa n’a pas fuité. Mais une partie de l’avenir numérique du continent s’est peut-être jouée lors de ces agapes.

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