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Cet article est issu du dossier «Gafam : l’Afrique face au cybercolonialisme des géants du Web»

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Économie

Les Gafam face aux BATX : le choc des titans

Une mascotte d'une marque détenue par le géant chinois Alibaba, dans un centre commercial à Pékin, en novembre 2017. © Ng Han Guan/AP/SIPA

D’un côté, les chinois Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi, de l’autre, les américains Google, Amazon, Facebook, Apple... Entre les deux parties, la bataille fait rage. Le continent peut-il en profiter ?

Lorsqu’on évoque les géants de l’internet et des nouvelles technologies, on pense spontanément aux Gafam. Les cinq groupes américains font partie du quotidien des internautes du monde entier. Il suffit souvent d’allumer son téléphone ou son ordinateur pour voir leurs noms s’afficher. Mais la concurrence existe et, comme souvent, elle est chinoise. Plus récents, plus discrets, affichant des capitalisations boursières moins vertigineuses, les BATX sont pourtant très actifs et non moins ambitieux que leurs modèles américains. « BATX », ce sont les firmes Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi.

Baidu, quatrième site le plus visité du monde

Baidu est un moteur de recherche créé en 2000 et qui a longtemps été cantonné au marché chinois. Sa valeur sur les marchés est très loin d’égaler celle d’Alphabet, la maison mère de Google, mais il est quand même le quatrième site le plus visité du monde, et ses techniciens sont à la pointe du progrès en matière d’intelligence artificielle et de voitures autonomes.

Alibaba est le concurrent direct d’Amazon. Et le premier distributeur mondial, devant Walmart. Parmi ses atouts, un système de paiement en ligne à la fiabilité reconnue, Alipay.

Tencent marche sur les plates-bandes de Facebook. Ses spécialités ? Le streaming musical, le paiement mobile, les jeux en réseau et les messageries : son WeChat est la troisième plateforme la plus utilisée au monde, derrière Messenger et WhatsApp.

Xiaomi, enfin, s’est fait une place sur le marché du téléphone mobile avec des produits à bas prix diffusés massivement. Cinquième constructeur mondial en 2017, le groupe ne prétend pas encore rivaliser avec Apple, mais se diversifie dans les objets connectés.

On pourrait ajouter à la liste leur compatriote Huawei, troisième vendeur mondial de mobiles.

Stratégies différentes

© Laurent Parienty pour JA

Alors, Gafam ou BATX ? Les deux groupes d’entreprises géantes, tentaculaires, n’ont qu’un seul objectif : croître, encore et toujours. Immense marché potentiel où nombre de places sont encore à prendre, l’Afrique aiguise leurs appétits. Chacun s’y déploie donc avec sa stratégie propre.

Côté américain, le développement est à la fois soutenu et clairement affiché. Lorsqu’un Google ou un Microsoft débarque dans un pays, il négocie directement avec les autorités, crée une filiale au nom de celui-ci et propose à peu près les mêmes services et produits que partout ailleurs dans le monde.

La méthode chinoise est tout autre. Malgré leur poids et leur renommée planétaires, les Baidu et autres Tencent s’infiltrent sur la pointe des pieds en rachetant des entreprises locales ou en nouant des partenariats. Même s’ils l’ignorent le plus souvent, les utilisateurs de Paytm ou de BigBasket (en Inde), de Tokopedia (en Indonésie), de Lazada (à Singapour) ou de Trendyol (en Turquie) sont en réalité des clients d’Alibaba.


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Spécificités des géants chinois

Plus souples, les géants chinois du web chinois s’adaptent sans rechigner aux marchés locaux, ce qui s’explique aisément. Les BATX se sont développés à l’époque où leurs clients chinois découvraient internet et naviguaient essentiellement au moyen de leurs smartphones. Exactement la configuration de l’Afrique d’aujourd’hui !

Autre spécificité du modèle chinois : si les groupes sont privés, il existe quand même une certaine proximité entre ces derniers et le pouvoir central, à Pékin. Impossible de déconnecter complètement les objectifs de développement des BATX en Afrique des grands projets lancés par le président Xi Jinping, « nouvelles routes de la soie » en tête. Ce gigantesque projet est avant tout constitué de routes, de voies ferrées, de ports et d’autres centrales électriques.

Mais il comporte aussi un volet numérique, moins visible, mais non moins stratégique. Et les entreprises chinoises ne sont pas les dernières à répondre aux appels d’offres qui se multiplient actuellement pour construire des réseaux de fibre optique – Central African Backbone et autres – permettant de connecter tous les pays du continent à l’internet haut débit.

Les États africains sont en train d’abandonner une partie de leur souveraineté dans le domaine du numérique et des données, explique Khanfir

Les Africains peuvent-ils jouer de la rivalité entre Gafam et BATX pour obtenir de meilleures conditions lors des signatures de partenariat ? Ou peuvent-ils au moins s’inspirer de l’exemple chinois pour faire émerger leurs propres géants du numérique ?

Président du think tank For a Shared Prosperity in Africa, le Tunisien Mondher Khanfir est pessimiste : « Les Américains s’installent, mais ne se sentent investis d’aucune responsabilité sociétale. Les Chinois procèdent un peu à la manière des Romains il y a deux mille ans : ils créent des villes chinoises sous autorité chinoise, les “zones économiques spéciales”, et bénéficient de concessions et d’avantages qu’on n’accorde pas aux entreprises locales. S’ils remportent les appels d’offres pour la fibre optique, ils vont créer des corridors digitaux et seront les maîtres des data. »

Les États africains, explique Khanfir risquent de se réveiller trop tard : « Ils ne se rendent pas compte qu’en déroulant le tapis rouge aux Gafam ou aux BATX ils empêchent des start-up locales d’émerger. Et qu’ils sont en train d’abandonner une partie de leur souveraineté dans le domaine du numérique et des données. Et on pourrait parler aussi du commerce : quand toutes les transactions se feront en ligne et qu’on paiera en cryptomonnaie, que restera-t-il aux autorités locales ? » Bonne question.


Bonne affaire pour Naspers

En 2001, Naspers, le géant sud-africain des médias et des technologies, avait déboursé 32 millions de dollars pour prendre le contrôle de 46,5 % du capital du géant chinois Tencent. Cet investissement est aujourd’hui valorisé à 175 milliards de dollars (151 milliards d’euros). Et si le sud-africain ne détient plus que 31,2 % du capital, il reste le principal actionnaire de Tencent, devant Ma Huateng, le PDG et fondateur du Facebook chinois (8,2 %).

En mars, Naspers a vendu 2 % de ses parts dans Tencent pour la modique somme de 9,8 milliards de dollars, qui serviront à améliorer le bilan de sa filiale Multichoice, le bouquet de chaînes de télévision diffusé dans plus de 48 pays, en Afrique anglophone essentiellement (4,6 millions d’abonnements payants).

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