Politique

Gabon : Jean Rémy Yama, bras syndical de l’opposition ?

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20:36

Jean Rémy Yama, leader syndical, au siège de Dynamique unitaire, à Libreville, le 7 août. © Nahema pour JA

Jean Rémy Yama, leader syndical proche de l’opposition au Gabon, avait appelé les fonctionnaires à défiler le 13 août pour protester contre les mesures d’austérité. Et rêve de faire plier le gouvernement.

C’est un match un peu particulier dont le coup d’envoi a été donné le 2 août à Libreville, au stade d’Awendjé, habitué à accueillir des rencontres de basket-ball. D’un côté, Dynamique unitaire, principale centrale syndicale du pays, et son meneur de jeu, Jean Rémy Yama, qui appellent les agents publics à manifester contre les coupes dans leurs salaires annoncées par le gouvernement. De l’autre, le chef de l’État, Ali Bongo Ondimba (ABO), et son partenaire, le Premier ministre, Emmanuel Issoze Ngondet, qui n’a, pour le moment, pas souhaité ouvrir de négociations.

L’objectif d’ABO et de ses coéquipiers est clair : réduire de plus de 40 % la masse salariale des 102 000 fonctionnaires, qui représente aujourd’hui plus de 710 milliards de F CFA par an (1,1 milliard d’euros). « Les réformes sont difficiles mais nécessaires pour assurer une justice sociale, promouvoir l’emploi et la relance économique, affirme Ike Ngouoni, porte-parole de la présidence. L’objectif est de préserver notre modèle social, et l’assainissement de nos finances est l’ultime moyen d’y parvenir. »

Nous devons défendre nos carrières, nos salaires. Nous disons non à la précarisation des agents publics, a lancé Jean Rémy Yama

Ces mesures d’austérité, annoncées en juin, n’ont pas été appliquées jusqu’ici. Mais le gouvernement refuse de faire marche arrière, raison pour laquelle Dynamique unitaire tape du poing sur la table. « Nous devons défendre nos carrières, nos salaires. (…) Nous disons non à la précarisation des agents publics », a lancé Jean Rémy Yama, le 2 août, devant ses troupes. « La rue doit nous débarrasser de la peur », a-t-il ajouté, annonçant une série d’actions « ponctuelles, chirurgicales et paralysantes » qui devront faire reculer l’État.

On dit que le Gabon manque d’argent, mais à qui la faute ? », s’agace Jean Rémy Yama

Dans les eaux troubles du marigot politique de Libreville, ce syndicaliste de 53 ans pourrait bien représenter l’un des principaux dangers pour le président ABO. Son père et prédécesseur, Omar Bongo Ondimba, s’est toujours méfié des fonctionnaires et essayait d’éviter l’affrontement, sans toujours y parvenir. Sous la pression du FMI, le chef de l’État a sauté le pas, non sans risques.

Premières victoires au Snec

« On dit que le Gabon manque d’argent, mais à qui la faute ? C’est le résultat de la mauvaise gouvernance et ce n’est pas aux fonctionnaires de payer pour les politiques », s’agace Jean Rémy Yama alors que nous le recevons à Jeune Afrique. Ce fils de paysans de Lastourville (Ogooué-Lolo) est un pur produit de la fonction publique. Après avoir obtenu un baccalauréat C (scientifique) en 1986 au lycée Léon-Mba de Libreville, ce cadet de huit enfants se lance dans des études en France, à l’université Paul-Sabatier, à Toulouse.

De retour au pays en 1997, un doctorat en mécanique des fluides en poche, il est courtisé par la Société d’énergie et d’eau du Gabon (Seeg) et par l’anglo-néerlandais Shell. Mais il préfère refuser ces avances pour se consacrer à l’enseignement à l’université des Sciences et Techniques de Masuku, à Franceville. Un choix qui le mène droit à ses premières actions militantes. Nous sommes en 1999 et l’ancien président de l’association des Gabonais de Toulouse intègre le Syndicat national des enseignants et chercheurs (Snec).

Le Gabon achève alors sa première décennie de multipartisme et de multisyndicalisme. « C’est au Snec que j’ai obtenu mes premières victoires », se souvient Yama. Combat pour de meilleures conditions de travail, demande de revalorisation des salaires, critiques de l’appareil administratif, et notamment du guichet unique lors des grandes manifestations de 2008… Devenu président du Snec, Jean Rémy Yama fait du militantisme son activité principale, limitant ses heures d’enseignement.

Dynamique unitaire, favorable à Jean Ping

Il s’engage par ailleurs en politique, au sein de l’Union gabonaise pour la démocratie et le développement (UGDD) de Zacharie Myboto. Il est même candidat, sans succès, aux législatives de 2006 dans l’Ogooué-Lolo. Après la victoire d’ABO à la présidentielle de 2009, il intègre l’Union nationale, créée à partir de l’UGDD, du Mouvement africain pour le développement (MAD) et du Rassemblement national des républicains (RNR). Mais Jean Rémy Yama tient à dissocier ses activités politique et syndicale. « J’ai toujours su faire la part des choses », assure-t-il. Cela ne l’empêche pas d’être assimilé à un opposant. « Il cultive l’ambiguïté entre ses activités », note un conseiller à la présidence.

Alors que Yama devient, en 2015, le premier président de Dynamique unitaire, confédération d’une quarantaine de syndicats de l’administration, dont le Snec, il est rattrapé par la fièvre de la présidentielle d’août 2016. « Contrairement à d’autres syndicats, qui avaient choisi ABO, Dynamique unitaire ne souhaitait soutenir aucun candidat, explique l’universitaire. En revanche, nous avons lancé un mouvement baptisé “Les témoins actifs” pour surveiller les bureaux de vote. »

On nous fait toujours payer notre soutien à Jean Ping », indique Yama

L’initiative n’a, semble-t-il, pas plu. Le 8 juillet 2016, Yama est arrêté avec deux de ses secrétaires confédéraux pour avoir « lancé » des « cailloux » contre des policiers, ce qu’il nie. En réaction à son emprisonnement, qui prendra fin quatre-vingt-neuf jours plus tard, Dynamique unitaire se déclare favorable à Jean Ping. Pire, elle l’estime vainqueur du scrutin, en opposition avec les résultats validés par la Cour constitutionnelle.


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« On nous le fait toujours payer. Mais un syndicat n’a-t-il pas le droit d’estimer un candidat meilleur qu’un autre ? » demande Yama. Il affirme aujourd’hui n’avoir aucun contact particulier avec Jean Ping. « Je le considère comme le président élu, même si ce n’est pas lui qui gouverne, et il a quant à lui le droit de soutenir les travailleurs. Mais cela ne va pas plus loin », assure-t-il.

Jean Rémy Yama, bras syndical de l’opposition ? Dynamique unitaire a en tout cas reçu le soutien de la Coalition pour la nouvelle République, réunie autour de Ping, d’Héritage et Modernité, d’Alexandre Barro Chambrier, et même de Jean-Luc Mélenchon, dirigeant du mouvement La France insoumise. « Il est instrumentalisé », estime un proche du palais présidentiel.

Le syndicaliste n’exclut pas de jouer un rôle politique local sitôt prise sa retraite (« à 60 ans », insiste-t-il). Mais « à Dynamique unitaire, on ne fait pas de politique, se défend-il. Notre objectif n’est pas d’avoir des élus ». Il n’en demande pas moins un audit de la présidence d’Ali Bongo Ondimba et tire à boulets rouges sur les gouvernements successifs, responsables selon lui de la situation financière.

Vers une crise sociale et citoyenne ?

Les agences créées depuis dix ans, à l’image de celle des Grands Travaux (ANGT) ? « Des doublons qui font que certains ministères sont payés à ne rien faire. » Le gouvernement ? « Pléthorique, comme l’Assemblée et le Sénat. » Les recrutements de militaires ? « Ils ont explosé. » Les baux administratifs ? « Un scandale : environ 90 % des services ministériels louent des bâtiments privés comme locaux ! » « Les fonctionnaires sont-ils responsables ? » « Je ne le crois pas », conclut-il.

Ce n’est pourtant pas difficile d’éviter une grève : il suffit d’entamer les discussions. Nous allons occuper la rue, et peut-être qu’on nous entendra

Haranguant ses soutiens sur le terrain d’Awendjé, Jean Rémy Yama se sait en première ligne. Il redoute un nouveau séjour en prison, craint pour sa santé, déjà affaiblie par sa dernière incarcération. Il espère ouvrir les négociations avec le gouvernement pour le retrait des mesures d’austérité. Mais depuis le début de l’année, seuls les ministres de la Fonction publique et des Affaires sociales ont accepté de le rencontrer, en mars et en avril. Et les entretiens n’ont pas abouti, Emmanuel Issoze Ngondet ne souhaitant pas poursuivre.

« Ce n’est pourtant pas difficile d’éviter une grève : il suffit d’entamer les discussions, déplore Yama. Nous allons occuper la rue, et peut-être que le gouvernement nous entendra. » À quelques semaines des législatives, le bras de fer n’a rien d’anodin et les barons de l’opposition espèrent tirer profit du conflit. « Leur discours sur la mauvaise gouvernance est le même, explique un politologue gabonais. Il y a une possibilité de convergence que le gouvernement ne pourra pas ignorer. » Et Jean Rémy Yama de menacer : « Une grève mal gérée peut se transformer en crise sociale puis citoyenne. C’est comme ça qu’on en arrive, parfois, à balayer certains gouvernants. »


Face aux sages

En parallèle de ses appels à manifester, Jean Rémy Yama a introduit auprès de la Cour constitutionnelle une requête en annulation des mesures du gouvernement, au motif que celles-ci viseraient à « précariser et à déshumaniser les agents publics ». Il a été auditionné le 6 août, avant que le gouvernement ne le soit à son tour. Mais cette voie a peu de chances d’aboutir.