Politique

[Tribune] Le pacte des nouveaux maîtres du Zimbabwe

Par

Professeur de politique africaine à l'université d'Oxford

Le président du Zimbabwe Emmerson Mnangagwa prononce son discours lors du 38ème anniversaire des célébrations de l'indépendance au National Sports Stadium à Harare, le 18 avril 2018. © Tsvangirayi Mukwazhi/AP/SIPA

Fruit d'une manœuvre militaro-politique, la chute de Robert Mugabe a été orchestrée par Constantino Chiwenga et Emmerson Mnangagwa. Lesquels entretiennent encore aujourd'hui cette alliance pour conserver leur mainmise sur la présidence.

Le 21 novembre 2017, Robert Gabriel Mugabe, 93 ans, démissionnait de son poste de président du Zimbabwe, mettant un terme à trente-sept ans de pouvoir à la tête du pays. Trois jours après, Emmerson Mnangagwa, un civil disposant de connexions dans l’armée, prêtait serment. Le processus qui a mené à ce départ a débuté dans la nuit du 14 novembre, quand un groupe de soldats sous les ordres du commandant des Forces de défense zimbabwéennes (ZDF), Constantino Chiwenga, a placé Mugabe en résidence surveillée, dans le cadre d’une manœuvre militaro-politique baptisée Operation Restore Legacy (« restaurer l’héritage »).

Les militaires ont alors tout fait pour que leur entreprise n’apparaisse pas comme un coup d’État et ainsi éviter de s’attirer une condamnation et des sanctions de la communauté internationale. Ils ont tenté de la présenter comme une action sans effusion de sang ni dégâts matériels. Les médias étrangers, crédules, se sont émerveillés devant cette opération globalement paisible et la satisfaction, au moins apparente, des citoyens de Harare. Ces représentations complaisantes ont joué en faveur des meneurs du coup. Mais il convient de rappeler que les coups d’État sont souvent pacifiques, ne dégénérant que rarement en guerre civile. La liste de ceux qui, en Afrique, ont reçu un soutien populaire, tacite ou manifeste, est longue.

Qui gouverne réellement le Zimbabwe ?

Après la chute de Mugabe, une question s’est faite de plus en plus pressante : qui gouvernait réellement le Zimbabwe ? D’autant qu’au lendemain des élections contestées de juillet 2018 – remportées d’une courte tête par Mnangagwa – une violente répression militaire a visé les leaders, activistes et supporters de l’opposition.

Après son investiture l’an dernier, Mnangagwa a fait le choix de nommer un cabinet majoritairement civil. Mais les généraux qui ont pris leur retraite ont hérité de portefeuilles clés, comme celui des Affaires étrangères ou celui de l’Agriculture. Surtout, Chiwenga – le principal chef d’orchestre de l’intervention de novembre 2017 – est devenu à la fois vice-président et ministre de la Défense.


>>> A LIRE – Zimbabwe : qui est Emmerson Mnangagwa, l’homme qui a fait tomber Mugabe ?


Pour comprendre qui dirige réellement le Zimbabwe aujourd’hui, il faut se pencher sur la relation que les deux hommes entretiennent. Ils ont forgé une alliance politique en 2008, à l’époque où Chiwenga occupait encore le commandement de la ZDF. Mnangagwa, lui, était ministre de la Défense. Ils ont étroitement collaboré pour écarter les prétendants à la succession de Robert Mugabe, comme l’ancienne vice-présidente, Joice Mujuru.

Un temps pressentie pour prendre la suite du président Mugabe le moment venu, elle a fait les frais d’une purge au sein du parti au pouvoir, la Zanu-PF, en 2014, sur la base de fausses informations émanant des services de renseignement dirigés par Chiwenga. Elle avait été accusée de planifier l’assassinat de Mugabe et de pratiquer la sorcellerie. Et c’est alors Emmerson Mnangagwa qui l’avait remplacée.

Alliance durable avec Chiwenga

Ce dernier a longtemps nourri des ambitions présidentielles. Chiwenga a alors accepté d’utiliser l’armée pour soutenir ses visées en échange de sa nomination comme vice-­président, et avec l’objectif de lui succéder à la tête du pays après son départ.

L’alliance perdure aujourd’hui. Les deux hommes contrôlent conjointement les militaires, Chiwenga étant ministre de la Défense et Mnangagwa chef des forces armées en vertu de son statut de président. Ils ont des intérêts communs à conserver cette mainmise sur la présidence. Ils ont besoin l’un de l’autre, pour l’instant. Une rupture de ce contrat tacite ne surviendra que si l’un d’eux revient sur sa parole concernant le timing de la passation de pouvoir.

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