Arts

Photographie : Pascal Maitre, l’Afrique sans filtre

Niger, désert du Ténéré, 2007. Des milliers de voyageurs clandestins, venus du Nigeria, du Ghana et du Mali, partent chercher du travail en Libye et dans l'UE. © Pascal Maitre / COSMOS

Célébré à Paris le temps d’une grande rétrospective, le journaliste Pascal Maitre, qui a fait ses débuts à Jeune Afrique, se rappelle les circonstances de certains reportages.

Pascal Maitre a immortalisé le commandant Massoud en Afghanistan, bourlingué aux côtés des guérilleros guévaristes en Colombie, réalisé des reportages par moins 50 °C en Sibérie… Et pourtant, l’étiquette « photographe de l’Afrique » colle toujours à son objectif. De fait, le continent est surreprésenté dans la rétrospective « Seulement humains », qui lui est consacrée jusqu’au 11 octobre à la Grande Arche, dans le quartier parisien de la Défense.

Et pour cause… Sa carrière a commencé en 1979 dans les locaux de Jeune Afrique. À peine sorti du service militaire, Pascal Maitre, 24 ans, mèches folles devant les yeux, vient présenter son book au rédacteur en chef d’alors, Amin Maalouf, et au directeur artistique, Aldo de Silva. Le courant passe. Pendant trois ans, le photographe sera l’œil de l’hebdomadaire. « Ç’a été une école pour moi, estime-t-il.

Prépare-toi, dans deux jours tu pars avec le rédacteur Raphaël Mergui dans le Sahara

Les méthodes étaient parfois rudes, on pouvait se faire “flinguer” par Béchir Ben Yahmed sur une mauvaise photo de couverture, mais c’était aussi très formateur. Et j’ai eu la chance de voyager avec des journalistes africains qui me permettaient d’être en prise directe avec les réalités locales, de dormir dans leurs familles… Je n’avais pas de filtre occidental, pas d’approche “exotique”. » Ce dont témoigne l’exposition. Pascal Maitre raconte des histoires, rapporte des informations, construit des œuvres picturales, mais se place surtout à hauteur d’homme. Il revient pour nous sur certains reportages.

La guerre des sables

Jeune Afrique

Le tout premier reportage de Pascal Maitre a lieu en novembre 1979, aux côtés de l’armée marocaine, qui combat alors le Front Polisario. « L’histoire est assez invraisemblable. On m’a dit : “Prépare-toi, dans deux jours tu pars avec le rédacteur Raphaël Mergui dans le Sahara.” Moi qui n’avais jamais couvert de conflit ! Il n’y a qu’à JA que ce genre de choses peut arriver. »

Une fois à Rabat, le jeune photographe monte dans un avion privé, et retrouve bientôt le chef d’état-major de Hassan II, Ahmed Dlimi, qui disparaîtra quelques années plus tard dans des conditions mystérieuses. « Rapidement, nous avons pris un hélicoptère pour aller dans le Sahara. Alors que ce devait être une mission courte, je me suis retrouvé à suivre pendant plus de deux semaines une énorme opération impliquant des milliers d’hommes. »

Sur la piste de Savimbi

Jeune Afrique

« En 1984, François Soudan me propose de l’accompagner quelques semaines au cœur des maquis de l’Unita [Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola]. Le prétexte : la libération d’otages tchécoslovaques par le mouvement nationaliste. Mais nous sommes restés bien plus longtemps avec le leader du mouvement, Jonas Savimbi. » Les deux hommes se déplacent énormément, d’une base à l’autre, pour observer les différentes facettes de la guérilla.

Jeune Afrique

« L’organisation de l’Unita était assez impressionnante. Nous avons assisté à des meetings politiques, traversé des rivières de nuit. Nous nous sommes rendus sur la ligne de front… Nous avons roulé des heures, des jours, à l’arrière de camions-bennes sur des pistes défoncées. C’était assez physique ! »

Une bière avec Mobutu

Pascla Maitre / JA

« La première fois que j’ai rencontré Mobutu, c’était pour un livre sur le Zaïre, à paraître aux Éditions du Jaguar [Groupe Jeune Afrique]. J’étais sur place, mais je n’arrivais pas à obtenir les autorisations pour faire mes photos. » Le reporter s’apprête à rentrer en France lorsque Raymond Ramazani Baya, membre éminent du Mouvement populaire de la révolution (MPR), lui propose de rencontrer le président de la République, arguant que lui seul pourra l’aider à lancer son projet.

« Je me retrouve seul avec Mobutu, dans une de ses résidences à Kinshasa, pour lui expliquer ce que je souhaite faire… Et voilà qu’il me propose de décapsuler une bière. Il me glisse : “Bois une trappiste, je vais t’accompagner. Mon médecin ne veut pas que j’en prenne, mais je suis quand même le président, je fais ce que je veux !” »

Grâce à l’intervention de Mobutu, tous les problèmes disparaissent comme par enchantement. Les premiers portraits du chef de l’État seront réalisés lors d’une autre mission, durant une soirée de gala avec le roi Baudoin de Belgique. Cette fois, le photographe aura l’occasion de trinquer, mais aussi de parler football avec Mobutu dans la résidence de Jeannot Bemba Saolona, le « patron des patrons » zaïrois.

Dans la fièvre de Kin

Pascal Maitre / COSMOS

S’il est une région que Pascal Maitre a inlassablement sillonnée en Afrique, c’est bien l’ancien Zaïre. « La première fois que je m’y suis rendu, c’était pour Jeune Afrique, en 1980. J’ai été saisi par l’immensité du pays : il fallait plus de deux heures en DC-10 pour le survoler ! Voyager sur le fleuve Congo est aussi une expérience incroyable, que j’ai eu la chance de vivre plusieurs fois. Mais ce qui m’impressionnait surtout – et cela m’impressionne toujours –, c’est l’énergie formidable qui se dégage de Kinshasa.

Et d’abord de ses artistes : Chéri Samba, JP Mika, Chéri Chérin… ou Bodys Isek Kingelez, un “architecte maquettiste” qui a été exposé jusqu’au Moma, à New York, et que j’ai eu l’occasion de rencontrer. » Les clichés du photographe, saturés de couleurs et de mouvements, témoignent avec justesse de la fièvre, de l’explosivité, de la folie propre à la capitale.

Quand l’Afrique s’éclairera

Pascal Maitre / COSMOS

« Sur le continent, il n’y a pas une journée où l’on ne vous parle pas de problème d’électricité : un téléphone qu’on n’a pas pu charger, une climatisation en panne, une opération qui n’a pas pu être menée à l’hôpital… C’est un des plus gros freins au développement. »

Pascal Maitre / COSMOS

Le photographe évoque le sujet dans de nombreuses rédactions, qui voient mal comment il peut être abordé en photo. C’est finalement l’AFD qui débloque 15 000 euros pour financer son projet. Le reportage fera ensuite l’objet d’une exposition à la Maison européenne de la photographie (MEP), à Paris, et de publications dans plusieurs magazines.

Pascal Maitre / COSMOS

Le photographe se dit aujourd’hui gêné par « l’afroptimisme » qui règne dans une bonne partie de la presse occidentale. « Dès qu’on parle du continent, il faudrait être résolument positif, mais il y a dans la bonne santé affichée partout un côté un peu miraculeux. Si mes années de travail de terrain m’ont appris quelque chose, c’est qu’il faut être très prudent. L’Afrique est beaucoup plus complexe qu’on voudrait nous le faire croire. »

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