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Cet article est issu du dossier «Sénégal-Côte d’Ivoire : le lion dans les pas de l’éléphant»

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Économie

[Analyse] Heureux comme un patron à Abidjan

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Joël Té-Léssia Assoko est journaliste économique à Jeune Afrique et ancien chef d'édition de Jeune Afrique Business+. Ivoirien, diplômé de Paris-Dauphine et de Sciences-Po Paris, il suit le secteur de la finance en Afrique.

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Jean Kacou Diagou (Côte d’Ivoire), deuxième homme le plus riche de la Côte d'Ivoire. Ex-patron des patrons et fondateur de NSIA, la Nouvelle société inter-africaine des assurances. © Vincent Fournier/JA

Le classement « Doing Business » de la Banque mondiale, qui place la Côte d’Ivoire (139e) et le Sénégal (140e) au coude-à-coude, aurait une allure bien différente s’il incluait parmi ses dix critères d’évaluation le plaisir intense, difficilement quantifiable, qu’il y a à être « boss » en terre d’Éburnie.

Je me souviens de l’indignation d’un ingénieur sénégalais me décrivant l’impayable cirque entourant les allées et venues d’un ancien directeur du port de Dakar : circulation interrompue, escorte, personnel au garde-à-vous… Une pompe qui tranche avec les habitudes plus discrètes du patronat local, mais qui soulèverait à peine un sourcil à Abidjan.

À Dakar, le gouverneur – ivoirien – de la BCEAO, qui y a son siège, ne dispose que d’un véhicule de fonction et d’un chauffeur… Quand le patron de la BAD, installé dans la capitale ivoirienne, ne s’y déplace qu’entouré d’une escorte digne d’un chef d’État.

Du plaisir d’être patron

Dans la capitale économique ivoirienne, la figure du « grotto » – le patron connu pour sa munificence, sollicité par ses « petits », entouré de mille préventions – est une réalité quotidienne, qui a donné son nom à un yaourt très populaire et même à un pagne en wax hollandais vendu par Vlisco.

Depuis vingt-cinq ans, le chômage reste structurellement plus élevé au Sénégal qu’en Côte d’Ivoire

Le classement « Doing Business » de la Banque mondiale, qui place la Côte d’Ivoire (139e) et le Sénégal (140e) au coude-à-coude, aurait une allure bien différente s’il incluait parmi ses dix critères d’évaluation le plaisir intense, difficilement quantifiable, qu’il y a à être « boss » en terre d’Éburnie. Cette étrange contrée où même l’ambassadeur de France doit ponctuer ses discours du franchement baroque : « Honorables invités, en vos rangs, grades et qualités… »

Difficile d’attribuer cette déférence envers les patrons à la pression du chômage. Depuis vingt-cinq ans, il reste structurellement plus élevé au Sénégal qu’en Côte d’Ivoire. Durant la décennie de crise connue par cette dernière, ce taux a même doublé… au Sénégal passant de moins de 6 % en 2002 à plus de 10 % en 2010, avant de redescendre à près de 5 % depuis 2015, selon l’Organisation internationale du travail. Durant cette période, il est resté officiellement sous la barre des 4 % en Côte d’Ivoire.

Un connaisseur de l’histoire des deux nations relie plutôt ces disparités de comportement à la dureté historique des rapports de force dans l’industrie au pays de la Teranga. Et ce dès l’époque coloniale, avec la célèbre grève des cheminots de la ligne Dakar-Niger en 1947, décrite dans Les Bouts de bois de Dieu, d’Ousmane Sembène.

Je pencherais pour une origine encore plus archaïque, renvoyant aux manières et aux protocoles rigides hérités des royaumes Akan, dont un fils, Houphoüet-Boigny, est le père fondateur de la Côte d’Ivoire. Depuis, aucun Ivoirien n’a envie d’être interpellé par un : « Tu sais qui je suis ? » Oui, je sais… patron.

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