Politique

[Tribune] Tunisie : qui veut la peau de l’UGTT ?

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20h36

Par  Lobna Jeribi

Constituante et présidente d'ONG.

Le siège de l'UGTT, à Tunis.

Le siège de l'UGTT, à Tunis. © Citizen59 /CC/Wikimedia Commons

Si l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) est aujourd’hui la cible d’un acharnement médiatique, la centrale fait peur, selon Lobna Jeribi, puisqu’elle a démontré par le passé que son implication pouvait être décisive.

Que de chemin parcouru depuis 2013… Une année marquée par le « vide politique » d’un côté et deux instances syndicales de l’autre, l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) et l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica), main dans la main pour créer l’équilibre face à la grande crise marquée par les assassinats politiques de la période constituante.

La communauté internationale ne s’est pas trompée, octroyant en 2015 le Nobel de la paix au quartet du dialogue national. Parmi les récipiendaires : la même UGTT, aujourd’hui cible d’un acharnement médiatique dangereux.

L’ambivalence de l’UGTT

La centrale syndicale serait devenue, dit-on, source d’immobilisme, mère de tous les blocages, bref, responsable de tous nos maux. Pourquoi est-elle ainsi attaquée ? Et pourquoi ne l’avait-elle pas été avant 2013 ? A-t-elle tant changé entre-temps ? Elle défend toujours les salariés et leurs droits sociaux et individuels. Un combat essentiel.

Est-il besoin de rappeler que la révolution a trouvé ses racines dans l’absence de politique sociale juste, et dans le manque d’espoir des jeunes diplômés ?

Il n’est pas question ici de défendre à tout prix le bilan de l’UGTT. Il est critiquable, comme celui de l’ensemble des gouvernants. Il s’agit de séparer le bon grain de l’ivraie. De déterminer dans des proportions précises les responsabilités de chacun.


>>> A LIRE – Tunisie : l’UGTT, le syndicat historique et incontournable


On lui reproche de s’impliquer dans le consensus de Carthage tout en menant des mouvements sociaux parfois non maîtrisés. Une ambivalence complexe à appréhender. Il lui est aussi reproché son « intransigeance », qui conduirait à abandonner tant de réformes. Mais n’est-ce pas plutôt le tort des gouvernants, dont la défaillance et la faiblesse conduisent à renoncer souvent trop rapidement aux négociations ?

L’inflation et l’affaiblissement du pouvoir d’achat sont davantage les conséquences des politiques publiques et de l’incapacité à concevoir une politique économique cohérente et réformiste que des requêtes syndicales. D’autant que ces dernières se trouvent souvent amendées. Les positions idéologiques de l’UGTT ont maintes fois été révisées, sans que ce pragmatisme ne trouve écho dans les médias.

L’exemple des entreprises publiques est éclairant. Entre privatiser des sociétés en faillite et ne rien faire – c’est-à-dire continuer à remplir un tonneau des Danaïdes –, le champ des possibles est vaste : externalisation de gouvernance, transparence, gestion par fonds spécialisés – une proposition de l’UGTT.

L’UGTT fait peur, car elle a démontré par le passé que son implication pouvait être décisive

Statu quo

Mais la voie malheureusement trop souvent choisie est celle du statu quo : dans les faits, continuer de jeter l’argent par les fenêtres sous prétexte que la privatisation constitue une ligne jaune pour l’UGTT.

L’UGTT n’a pas toujours été opposée au gouvernement. Quand l’administration Chahed s’est trouvée affaiblie et isolée dans sa lutte contre la corruption, il y a un an, c’est dans la centrale syndicale qu’elle a trouvé son plus ferme soutien.

Certes, le contexte a changé. Le paysage politique ressemble à nouveau à celui de 2013. Comme un bégaiement de l’histoire. Les partis dits progressistes ne trouvent plus crédit aux yeux des citoyens.

Les dirigeants de l’UGTT, pour autant, doivent aussi corriger leurs faiblesses. L’Union a toujours défendu le progrès, dans toutes ses dimensions

Apprentissage démocratique ?

L’UGTT fait peur, car elle a démontré par le passé que son implication pouvait être décisive. Que son activisme permettait non seulement d’éviter les bains de sang, mais aussi de sortir par le haut d’une crise institutionnelle et politique. À qui profite la diabolisation, et donc l’affaiblissement, de la centrale ?

Les dirigeants de l’UGTT, pour autant, doivent aussi corriger leurs faiblesses. L’Union a toujours défendu le progrès, dans toutes ses dimensions. Elle a été de tous les grands combats pour l’indépendance, l’émancipation de la femme par le droit au travail, la dignité et la liberté.

À cet égard, j’appelle ses dirigeants à s’investir dans les débats publics sur la Colibe. À être encore une fois au rendez-vous de l’histoire, dans le camp des progressistes. Les organisations nationales et les partis politiques gagneraient à s’inviter davantage dans ces débats sociétaux, culturels, philosophiques, voire civilisationnels. Le progrès social face à l’instrumentalisation religieuse, voilà un bel horizon.

L’UGTT, structure complexe, doit aussi davantage investir dans la formation de ses effectifs, aux niveaux sectoriel et régional, pour infuser cette culture moderne de dialogue social. Note d’optimisme, tout de même : n’est-ce pas le lot de tout apprentissage démocratique ?

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