Arts

Style : le Faso dan fani, un tissu identitaire

Roch Kaboré en Faso Dan Fani aux couleurs de son parti, le MPP, lors de son dernier meeting à Ouagadougou, le 27 novembre 2015. © Theo Renaut/AP/SIPA

Symbole du patriotisme burkinabè prôné par Thomas Sankara, le Faso dan fani compte parmi les étoffes les plus appréciées des créateurs africains.

«Le Faso dan fani est la meilleure étoffe tissée à la main de toute l’Afrique de l’Ouest. » L’affirmation n’est peut-être pas tout à fait objective, puisqu’elle émane de Pathé’O, un créateur né à quelques dizaines de kilomètres de Ouagadougou…

Mais ce vétéran de la mode africaine, fort d’une carrière de près de quarante ans, est bien loin d’être le seul à proclamer la supériorité du tissu made in Burkina. Teint de façon artisanale, vendu entre 7 500 et 25 000 F CFA le pagne (entre 11 et 38 euros) suivant sa qualité, il ne s’est jamais vraiment démodé depuis que Thomas Sankara en a fait un symbole du savoir-faire local et de la fierté nationale, au milieu des années 1980.

« Pagne tissé de la patrie »

Au Burkina Faso, deuxième producteur de coton du continent après le Mali, nombreux sont les stylistes à le privilégier : François 1er, Ide Mava, mais aussi certains membres d’une plus jeune génération, à laquelle appartiennent Bazem’Sé, Korotimi Dao ou Yannick Barro. « J’ai beaucoup travaillé le Faso dan fani à une époque », indique Bazem’Sé, de son vrai nom Sébastien Bazemo. « Mais aujourd’hui, je suis aussi très attaché au kôkô donda, tissu originaire de Bobo-Dioulasso, que je mélange avec le dan fani. Ces matières viennent de chez moi et j’en suis très fier. »

Et le Faso dan fani, qui signifie « pagne tissé de la patrie », fait des émules bien au-delà des frontières burkinabè. En 2016, le créateur libano-ivoirien Elie Kuame lui consacrait l’une de ses collections, « Hyper Femmes ».

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C’est avec Art & Coton, l’une des nombreuses coopératives de tisserandes qui existent au Burkina Faso, qu’Elie Kuame a confectionné ses différents modèles. « Je les ai rencontrées à Ouagadougou en 2014. L’aspect social de leur travail m’a interpellé en plus de la splendide matière qu’est le dan fani. Voir des femmes se battre pour conserver leur patrimoine et leur héritage m’a bouleversé. J’ai eu envie de me joindre à elles pour le défendre et le démocratiser », raconte-t-il.

Il évoque son grain, les possibilités qu’il offre en matière d’aspect et de couleurs… Autant de qualités qui lui ont permis d’élaborer un éventail de modèles ultraféminins au sein duquel le dan fani, en bleu, jaune ou orange, côtoie la mousseline. En octobre 2018, à l’occasion d’un défilé à la Lagos Fashion & Design Week, le styliste présentera encore une autre collection s’appuyant sur l’étoffe burkinabè.

Le dan fani est en passe d’évincer tous les tissus que l’on retrouve dans la mode africaine comme le bazin, le ndop, le bogolan ou le kente

À Paris cette fois, la styliste d’origine sénégalaise Dieynaba Diaw, fondatrice de la marque Peulh Vagabond, a dévoilé cette année « Haute Volta », sa toute première collection couture. Cette dernière fait la part belle aux pièces en dan fani teint de couleurs pop, du rose vif au jaune poussin en passant par le violet ou le blanc écru, grâce à des colorants naturels.

« Le rendu est bien plus beau qu’avec des colorants chimiques, indique la créatrice. Je l’ai retravaillé en pensant aux vêtements de nos parents et grands-parents, et agrémentés d’une touche contemporaine. » D’où les coupes décalées et géométriques de ces tailleurs avec volants en forme de losange ou de triangle, par exemple. « Le dan fani est en passe d’évincer tous les tissus que l’on retrouve dans la mode africaine comme le bazin, le ndop, le bogolan ou le kente », affirme la créatrice dont le showroom est situé dans le 18e arrondissement de Paris.

Participation de l’État à l’industrie nationale de coton

Pour « Haute Volta », elle a collaboré avec plusieurs coopératives de tisserandes du Burkina Faso, dont elle ne souhaite pas dévoiler les noms. Elle privilégie d’autant plus le pagne tissé qu’il est étroitement lié à la culture et au patrimoine du pays.

« Je travaille avec le dan fani depuis le milieu des années 1980. Il a beaucoup évolué. Il est devenu plus fin et ne déteint plus du tout », indique Pathé’O. Voilà qui a sûrement favorisé l’initiative du gouvernement burkinabè, qui a décidé, cette année, que les tenues officielles des autorités lors de cérémonies ou de grandes manifestations nationales seraient réalisées dans cette étoffe. Nombreuses aussi sont les apparitions du chef de l’État, Roch Marc Christian Kaboré, et de son épouse en Faso dan fani. Des vêtements créés la plupart du temps par Bazem’Sé.

Pathé’O y voit une forme de participation de l’État à l’industrie nationale du coton. Sans compter que le dan fani pourrait faire office d’uniforme dans les écoles du pays. Un souhait que Roch Kaboré énonçait en novembre 2017 à l’occasion de la quatrième édition du Salon international du textile africain (Sita). Et Pathé’O d’ajouter : « Quoi qu’il en soit, le Faso dan fani fait partie intégrante de notre identité burkinabè. »


Sankara, Pathé’O et le Faso dan fani

Le 8 mars 1987, à l’occasion de la Journée internationale des droits de la femme, Thomas Sankara prononce un discours resté célèbre. Il y prône l’émancipation de la femme par le travail et s’engage à promouvoir les étoffes locales. Le Faso dan fani en particulier. Il impose aux fonctionnaires, par voie de décret, de revêtir le fameux tissu. Naissent alors à travers tout le pays bon nombre de coopératives de tisserandes comme l’UAP Godé, avec laquelle Pathé’O travaille encore aujourd’hui.

« J’ai rencontré Thomas Sankara le 1er octobre 1987. Quand il a vu que je portais du Faso dan fani, il s’est extasié. » Le capitaine lui propose alors d’organiser un défilé dans la capitale mais, le 15 octobre, il est assassiné. C’est un an plus tard, en novembre 1988, à la Maison du peuple de Ouagadougou et sous la présidence de Blaise Compaoré, que Pathé’O expose ses créations en Faso dan fani pour la toute première fois.

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