Formation continue

[Tribune] – Maroc : un droit à la formation méconnu et mal ciblé

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Au Maroc, Bank Al-Maghrib vient de mettre le doigt sur un indicateur discret et pourtant lourd de conséquences pour le marché de l’emploi. Elle souligne, dans son dernier rapport annuel, que 97,6 % des salariés marocains déclarent ne pas avoir eu accès à une formation professionnelle financée par leur employeur au cours des douze derniers mois.

S’il existe bien un droit théorique à la formation dans le royaume, la connaissance de ce droit et de ses modalités de mise en œuvre restent donc perfectibles. Et les freins limitant son accès sont nombreux. D’un côté, la rigueur bureaucratique du droit à la formation est une vraie barrière. De l’autre, seules une poignée d’entreprises comptent une unité dévolue à la formation au sein de leur service de ressources humaines.

Et les rares entreprises qui prennent le sujet en considération ont souvent tendance à se concentrer sur le développement des compétences du top management plutôt que de celles du reste des collaborateurs. Ces derniers s’en tiennent bien souvent à des formations dites « métier », c’est-à-dire à des programmes concernant les processus et les savoir-faire de l’entreprise et non le développement de leur propre employabilité.

Barrière linguistique

Au-delà de la notion de gestion des talents dans l’entreprise, l’accès à la formation sous-entend le règlement des problèmes liés à quatre sujets majeurs : la guerre des langues, la fracture numérique, la place de l’agriculture et le rôle des femmes dans le monde du travail.

L’arabisation de l’école marocaine a eu pour conséquence de réduire la place du français, langue de la colonisation. Conséquence : l’élite, qui a généralement étudié à l’étranger, parle un français parfait, tandis que de nombreux Marocains ne sont pas totalement bilingues et se retrouvent en difficulté pour se former, une fois arrivés à l’université.

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Même cas de figure pour les nouveaux outils du savoir. Les contenus gratuits de formation, comme les moocs (massive open online courses) ou les tutoriels, sont plébiscités en Afrique francophone. En proposant un accès gratuit à du contenu de qualité, complété par des certifications d’universités reconnues, moins chères qu’un diplôme classique, les cours en ligne constituent une bonne affaire.

Contenus gratuits

Cependant, les contenus restent dans leur écrasante majorité en anglais et en français. Une rapide recherche sur le site de moocs le plus fourni, Coursera, le démontre : dans la catégorie « business », pas moins de 860 cours sont proposés en anglais, mais aucun en arabe. Et seuls 19 cours sont sous-­titrés en arabe alors que la langue est parlée par plus de 500 millions de personnes à travers le monde.

La mise à disposition de contenus en arabe est le seul moyen de toucher, grâce au numérique, des populations non francophones. La Jordanie a bien lancé la plateforme de cours en ligne en arabe Edraak, mais celle-ci reste encore assez confidentielle.

La maturité numérique des salariés marocains demeure très hétérogène

En théorie, le numérique permet de casser des barrières importantes en matière d’accès au savoir. Mais l’explosion de contenus gratuits ou de cours proposés sur un modèle Freemium, dont le contenu est gratuit et la certification payante, est une avancée qui reste réservée aux personnes déjà plutôt favorisées, puisque connectées, francophones et/ou anglophones.

Or la maturité numérique des salariés marocains demeure très hétérogène, et là encore les entreprises ont un rôle important à jouer pour développer leur capacité à apprendre à travers et sur le numérique.

Tenir compte des tendances économiques

La place des femmes dans le monde du travail est également une dimension à prendre en compte pour analyser l’enjeu de la formation. Selon le rapport de la Banque centrale, 22 % des femmes sont actives au Maroc (hors secteur informel). Développer l’accès à l’éducation et à la formation initiale pour les femmes permettrait de créer de nombreux emplois et de réduire des inégalités structurelles.

L’initiative récente du mooc Entreprendre au Maroc, créé par l’EM Lyon, est une bonne illustration de cette logique de renforcement des capacités des femmes. Présenté par Kenza Bennis, entrepreneuse dans l’e-commerce, ce mooc se propose de décrypter le fonctionnement de l’économie marocaine et d’aider les futurs entrepreneurs du pays à faire les bons choix.

La mécanisation progressive des métiers menace la survie d’une main-d’œuvre peu formée

La formation professionnelle doit également être envisagée en prenant en compte des tendances macroéconomiques structurelles : l’agriculture reste l’un des principaux secteurs d’emploi au Maroc, avec 30 % d’agriculteurs. Mais l’exemple des économies passées d’une agriculture de subsistance à une agriculture productiviste montre bien que le secteur cessera peu à peu d’être fortement pourvoyeur d’emplois.

Vient s’ajouter à cela une mécanisation progressive des métiers qui menace la survie d’une main-d’œuvre peu formée. Nul doute que cette dernière devra soit s’adapter, soit effectuer des reconversions en acquérant de nouvelles compétences.

Plus que de lois, le Maroc a donc besoin d’une évolution culturelle. Apprendre à apprendre, faire connaître les nouvelles solutions de formation qui ont émergé ces dix dernières années, intégrer les nouveaux outils digitaux dans ses pratiques d’autoformation, utiliser le téléphone portable comme vecteur d’apprentissage, proposer des contenus en arabe : tel est le véritable enjeu des services de formation des entreprises marocaines. Comme tous les droits, l’existence d’un droit à la formation ne suffit pas à ce qu’il soit exercé.

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