Diplomatie

Robert Malley : « L’Afrique, Trump, Obama et moi »

Robert Malley, Président du think tank International Crisis Group, dans son bureau de Washington, en mai. © BRENDAN SMIALOWSKI/AFP

Ce conseiller des deux dernières administrations démocrates américaines passe au crible la politique africaine du nouveau patron de la Maison-Blanche. Et ça décoiffe !

Si quelqu’un connaît bien les arcanes de la Maison-Blanche, c’est lui. Ex-conseiller Proche-Orient, Moyen-Orient et Afrique du Nord des présidents Bill Clinton et Barack Obama, Robert Malley a été l’un des acteurs de l’accord nucléaire de juillet 2015 avec l’Iran. De février 2014 à janvier 2017, il a aussi épaulé le président Obama dans la lutte contre l’État islamique.

Aujourd’hui président du think tank International Crisis Group (ICG), Robert Malley, 55 ans, nous fait entrer au cœur de l’administration Trump. Il passe au scanner la vision du président américain concernant l’Afrique. Et nous révèle que, s’agissant du Cameroun, de la RD Congo et de la Libye, par exemple, certains de ses collaborateurs parviennent à agir à son insu, ou presque ! « Sous le radar », comme il dit. Trump par Malley, c’est décapant.

En règle générale, Trump voit les rapports avec le monde extérieur sous deux angles. Premièrement, peut-on gagner (ou perdre) de l’argent ? Deuxièmement, les États-Unis sont-ils directement menacés ?

Jeune Afrique : Quels sont les ressorts de la politique africaine de Donald Trump ?

Robert Malley : Il y a d’abord les dossiers sur lesquels Trump s’est prononcé de façon claire pendant sa campagne électorale. C’est le cas du libre-échange, du climat et de l’accord avec l’Iran. Là, son empreinte est forte. Il y a ensuite les dossiers à propos desquels il n’a pas pris d’engagement précis. Et là, son intuition et ses réflexes peuvent être très forts, mais ils ne définissent pas une politique – ils créent plutôt une ambiance, comme lorsqu’il a dénoncé les « pays de merde ».

Sur la question de la lutte antiterroriste, notamment au Sahel, est-ce la rupture ou la continuité par rapport à Obama ?

Un peu des deux. En règle générale, Trump voit les rapports avec le monde extérieur sous deux angles. Premièrement, peut-on gagner (ou perdre) de l’argent ? Deuxièmement, les États-Unis sont-ils directement menacés ? D’où son intérêt pour, d’un côté, les questions relatives au commerce et au libre-échange ; et, de l’autre, celles relatives au terrorisme et à l’immigration – qu’il définit comme une menace. Sur le terrain, africain en particulier, on a assisté à une intensification de la lutte contre les organisations terroristes, qui est allée de pair avec le dangereux relâchement de certaines dispositions mises en place au temps d’Obama pour limiter les pertes civiles.

Dans la lutte antiterroriste,  le risque de faire des victimes « collatérales », comme on dit par euphémisme, a crû

Y a-t-il davantage de victimes collatérales en raison de la multiplication des frappes aveugles ?

Je n’irais pas jusqu’à les qualifier d’« aveugles ». Disons que le risque de faire des victimes « collatérales », comme on dit par euphémisme, a crû. Loin de moi la volonté d’ignorer les errements de la politique américaine sous Obama. Mais je n’ai jamais participé à une réunion de crise dans la Situation Room sans que ce dernier ou l’un de ses conseillers évoquent les précautions à prendre pour limiter les pertes civiles. Franchement, je doute fort que Trump ait aujourd’hui ce genre de scrupules.

Étiez-vous dans la Situation Room lors de l’opération contre Oussama Ben Laden ?

Non, Ben Laden, c’était avant mon arrivée [à la Maison-Blanche]. Mais je m’y suis trouvé très souvent lors d’opérations contre des groupes terroristes en Syrie, en Libye et au Yémen. Sans doute aurions-nous pu faire davantage pour limiter les pertes civiles, mener des enquêtes approfondies et offrir des compensations aux familles des victimes. Mais l’esprit qui prévalait à l’époque à la Maison-Blanche – et qui rejaillissait sur le Pentagone et la CIA – était certainement très différent de ce qu’il est aujourd’hui.

Le Pentagone estime que les forces américaines sont trop dispersées, et que désormais, la menace principale est moins le terrorisme que le retour des rivalités entre grandes puissances

En octobre 2017, quatre soldats américains ont été tués au Niger. Y a-t-il eu depuis changement de stratégie, voire recul devant la menace terroriste ?

Recul, je ne sais pas, mais il y a beaucoup d’interrogations au sein de la classe politique et au Pentagone. N’est-on pas allé trop loin dans la lutte antiterroriste en Afrique ? Vous avez dû voir que James Mattis, le secrétaire à la Défense, a suggéré des réductions d’effectifs importantes – certains évoquent une possible diminution de moitié des troupes déployées [que l’on estime à 6 000 hommes]. Bien sûr, ce n’est pas là uniquement le résultat de ce qui s’est passé au Niger, mais le Pentagone estime que les forces américaines sont trop dispersées, et que désormais, la menace principale est moins le terrorisme que le retour des rivalités entre grandes puissances.

Pourquoi la crise du Cameroun anglophone est-elle suivie de près par Washington ?

Je dirais plutôt : par certains secteurs de l’administration, pour qui le Cameroun est important en raison de l’existence d’une forte communauté anglophone. Cela confirme que, lorsque l’intérêt de Trump pour un dossier est faible, d’autres membres de l’administration peuvent tenter d’infléchir la position américaine. Et souvent y parvenir. C’est notamment le cas de Nikki Haley, l’ambassadrice à l’ONU, qui s’intéresse à l’Afrique. Et la déclaration  l’ambassadeur américain à Yaoundé demandant à Paul Biya de « réfléchir à son héritage » est singulière. S’agit-il d’une initiative personnelle ou d’une position collective ? Difficile de déterminer si elle s’inscrit dans la continuité de la politique d’Obama, qui, avec plus ou moins de succès, s’efforçait de mettre l’accent sur la continuité et la légitimité des institutions.

ISSOUF SANOGO/AFP

Il est clair que les États-Unis s’opposaient à un troisième mandat de Joseph Kabila, sans nécessairement avoir joué un rôle décisif dans le dénouement

On dit souvent qu’Obama aime les institutions fortes et Trump, les hommes forts…

C’est pour ça qu’il est difficile de concilier la déclaration de l’ambassadeur à Yaoundé et l’attitude générale de son administration. On retrouve la même tendance dans plusieurs déclarations musclées de Nikki Haley en faveur des droits de l’homme en Afrique. Là encore, il n’est pas aisé de déterminer dans quelle mesure elle exprime le point de vue de son président. Car Trump ne fait pas mystère de ses accointances avec Vladimir Poutine. Et de son admiration pour le pouvoir personnel d’un Xi Jinping, d’un Kim Jong-un ou d’un Recep Tayyip Erdogan. S’il a du mal à respecter les institutions des États-Unis, pourquoi voulez-vous qu’il respecte celles des autres pays ? Il n’est pas sensible à ces valeurs « molles » et abstraites que sont, selon lui, la force des institutions démocratiques, la solidarité, la tolérance. Ce qui compte pour lui, c’est ce qu’on peut compter. Quand il ne peut pas quantifier, il a du mal à comprendre.

Autre homme fort, Joseph Kabila. L’administration américaine a-t-elle joué un rôle dans sa décision de renoncer à un troisième mandat ?

La décision du président Kabila est un geste symbolique significatif qui représente un succès pour la communauté internationale, pour les pays de la région et, surtout, pour le peuple congolais, qui s’est battu pour préserver les acquis de la constitution de 2006 et l’accord de la Saint-Sylvestre. La désignation de Ramazani Shadary comme candidat du parti au pouvoir est un symbole de continuité ­– puisqu’il est un pur produit du système – mais aussi de défiance, puisque Shadary a été sanctionné par l’Union européenne. Le message du régime est sans ambiguïté : il compte se maintenir au pouvoir.

Quant aux États-Unis, il est clair qu’ils s’opposaient à un troisième mandat, sans nécessairement avoir joué un rôle décisif dans le dénouement. L’important désormais est de se concentrer sur la nature du processus électoral. Les « machines à voter » provoquent des suspicions, et certains candidats ont été exclus de façon arbitraire. Le régime risque aussi de trouver des prétextes – problèmes sécuritaires ou épidémie d’Ebola – pour reporter l’échéance. Face à ces défis, l’opposition aurait tout à gagner à faire preuve d’unité et à se ranger derrière un candidat unique.


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N’y a-t-il pas une politique réfléchie et cohérente s’agissant de la Corne de l’Afrique, comme le laisse à penser la visite en Érythrée, en avril, de Donald Yamamoto, alors premier sous-secrétaire d’État adjoint aux Affaires africaines ?

En faisant la navette entre les deux pays, il est clair que Yamamoto a joué un rôle dans le rapprochement entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Mais d’autres, notamment l’Arabie saoudite et les Émirats, aussi. Et la détermination du Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a sans doute été déterminante. L’épisode illustre à la fois les forces et les faiblesses de cette administration. Forces en ce sens qu’un diplomate chevronné, doté d’esprit d’initiative, a la possibilité d’agir « sous le radar » tant que son action ne contredit pas la ligne établie par le président. Faiblesses, parce que le risque d’une absence de suivi ou d’investissement à long terme est réel, en raison du délitement du processus de consultation et de prise de décision.

La Libye est un pays très important pour les États-Unis. Y a-t-il une politique cohérente à l’égard de ce pays ? Et est-elle alignée sur celle de l’Égypte ?

Trump ne semble pas s’intéresser beaucoup à la Libye. La politique à l’égard de ce pays est donc, pour l’essentiel, conduite par le département d’État et par divers spécialistes qui travaillent en étroite collaboration avec Ghassan Salamé, le représentant des Nations unies. Et contre toute attente, elle n’est pas totalement alignée sur celle de l’Égypte et sur les desiderata du maréchal Khalifa Haftar, l’homme fort de l’Est libyen. Elle s’efforce plutôt de ne pas faire obstacle à ce qu’essaie de faire Salamé.

L’administration Trump se montre peut-être plus attentive à la cause des Sahraouis. D’abord, parce que le président n’a pas de sympathie particulière pour le Maroc. Ensuite, parce qu’il fait peu de cas des alliances traditionnelles de son pays

Fin juin, à Rabat, John Sullivan, le numéro deux de la diplomatie américaine, a jugé « sérieux, réaliste et crédible » le plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental. Y a-t-il une inflexion de la politique américaine dans ce dossier ?

Sullivan n’a fait que répéter le soutien de l’administration Obama au plan marocain d’autonomie de 2007. Cela dit, l’administration Trump se montre peut-être plus attentive à la cause des Sahraouis. D’abord, parce que le président n’a pas de sympathie particulière pour le Maroc. Ensuite, parce que, comme l’on sait, il fait peu de cas des alliances traditionnelles de son pays. En outre, John Bolton, son conseiller à la sécurité nationale, a dans le passé travaillé sur le dossier du Sahara avec James Baker et a conservé des liens étroits avec le Polisario. Le représentant du Front à Washington m’a même révélé qu’ils se rencontraient régulièrement !

L’une des premières décisions de Bolton a été de plaider pour la réduction d’un an à six mois de la durée du mandat de la Minurso [Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental]. Cela me fait dire qu’en l’absence de progrès du côté marocain, il pourrait remettre en question la présence de la mission onusienne, qui, de facto, défend le cessez-le-feu et donc le contrôle du royaume sur les deux tiers du territoire. C’est une pression supplémentaire sur le Maroc.


Ce qu’il propose

Pour lutter contre le terrorisme

« La force militaire ne devrait être qu’un outil, et pas forcément le principal, de la lutte antiterroriste. En dépit de tout ce qui a été fait pour juguler Al-Qaïda et les autres groupes terroristes, ces derniers sont aujourd’hui plus nombreux qu’en 2001. Dès lors, la moindre des choses serait de se poser la question de savoir si, à trop privilégier la force militaire, on ne court pas le risque de susciter de nouveaux ennemis, ne serait-ce qu’en raison des pertes civiles et des destructions qui peuvent résulter des opérations. On peut aussi se poser la question de savoir si d’autres outils – de la réconciliation politique à l’aide au développement – ne seraient pas plus efficaces. »

Pour résoudre la crise au Cameroun anglophone

« Au Cameroun, nous proposons une solution qui va dans le sens du dialogue entre le gouvernement et les anglophones, donc de la désescalade et de la mise en place d’une indispensable décentralisation. Cela fait longtemps que mes collègues d’ICG essaient d’alerter l’opinion : chaque fois que le gouvernement tente de réprimer la communauté anglophone ou de marginaliser ses intérêts, les tendances sécessionnistes se renforcent. »

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