Diplomatie

La lutte contre le racisme étudiant, première étape de la reconnexion de la Tunisie avec le continent

Etudiants africains à l'Université Tunis Carthage à la Soukra, mai 2018 © Nicolas Fauque/www.imagesdetunisie.com

Tunis mise sur l’éducation pour retrouver une place de choix sur le continent. Mais ne facilite pas le quotidien de ses étudiants subsahariens.

L’histoire de Jules Sanogo confirme une triste réalité. Celle des maltraitances mâtinées de racisme subies par les ressortissants d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Ouest en Tunisie. En novembre 2017, le jeune homme, étudiant à l’école de stylisme Esmod de Tunis, est expulsé en Côte d’Ivoire malgré des papiers en règle et une obscure instruction judiciaire au terme de laquelle il obtient un non-lieu.


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Alors qu’il tentait de revenir en Tunisie, le 1er août, après obtention d’un accord de l’ambassade de Tunisie à Abidjan, Jules est de nouveau arrêté. Au téléphone, il raconte les mauvais traitements infligés par la police aux frontières, les humiliations, la privation de nourriture et d’eau. Ce que les autorités démentent formellement.

Reconnecter Tunis au continent ?

« Pour ce qui est de l’expulsion, nous ne faisons qu’exécuter les ordres », explique un agent, se référant à l’article 18 de la loi relative à la condition des étrangers, qui stipule que « le secrétaire d’État à l’Intérieur peut prendre un arrêté d’expulsion à l’encontre de tout étranger dont la présence sur le territoire constitue une menace pour l’ordre public ». Un texte qui, en pratique, selon l’avocat de Jules Sanogo, ne s’applique qu’aux étudiants subsahariens en Tunisie.

Leur nombre est passé de 12 000 en 2010 à 4 500 en 2018. En raison des lourdeurs et des complexités administratives : obtenir une carte de séjour prend jusqu’à six mois, quand elle n’est valable que neuf mois. Tout retard dans le dépôt des pièces entraîne de lourdes pénalités financières. Le racisme est une autre des raisons avancées par l’association des étudiants subsahariens en Tunisie, créée en 2016, qui enregistre une hausse des actes de violences physiques. Dans ce contexte, l’objectif fixé par Khemaies Jhinaoui, ministre des Affaires étrangères, d’accueillir plus de 20 000 étudiants africains à l’horizon 2020 semble difficilement atteignable.

À en croire Mack Arthur Deongane Yopasho, l’espoir est pourtant permis. Le président de l’Association des étudiants et stagiaires africains en Tunisie (Aesat) note que les pouvoirs publics sont « d’autant plus à l’écoute que Tunis veut désormais peser en Afrique ». Le jeune homme discute avec Slim Choura, directeur général de la coopération internationale auprès du ministère de l’Enseignement supérieur.

L’Université centrale de Tunis, a annoncé, en juillet, l’ouverture d’un master Intelligence économique et marchés africains en collaboration avec un centre camerounais

L’Aesat pourrait être associée à la création d’une agence d’accueil unique pour les jeunes désireux d’étudier en Tunisie. « Cela faciliterait beaucoup les démarches : inscriptions, promotion dans les pays de départs… », souligne Yopasho. L’idée est soutenue par l’influent Bassem Loukil, PDG du groupe éponyme et président du Tunisia-Africa Business Council (TABC), qui promeut le rapprochement entre Tunis et le continent.

Multiplication des projets

En dehors des institutions, les projets se multiplient. L’Université centrale de Tunis, établissement privé prestigieux, a annoncé, en juillet, l’ouverture d’un master Intelligence économique et marchés africains en collaboration avec un centre camerounais. Des équipes techniques de la faculté de Sfax seront bientôt envoyées à N’Djamena pour accompagner la création d’une université de médecine. En 2017, un accord a été signé, prévoyant une assistance à l’hôpital universitaire de Djibouti.

Il faut envoyer les jeunes Tunisiens en Afrique et accueillir des jeunes Africains en Tunisie », milite Hajer Gueldich, enseignante à Carthage

Autre signal : l’accès des étudiants étrangers prêts à payer aux universités publiques, annoncé en juin. Jusqu’ici, seuls les ressortissants de pays ayant signé des accords d’échange ou les boursiers pouvaient s’inscrire dans le public. L’Aesat se dit satisfaite, tout en pointant le prix trop onéreux proposé pour le moment par le ministère de l’Enseignement supérieur.

« Une année d’études en Tunisie coûte le quart environ de ce qu’elle coûte en France, fait valoir Radhi Meddeb, dont l’entreprise de conseil Comete Engineering réalise une bonne partie de son chiffre d’affaires en Afrique. L’éducation est à terme la clé d’un soft power vigoureux. » Car la classe moyenne africaine grossit et l’éducation est l’un de ses premiers soucis.

Nicolas Fauque/www.imagesdetunisie.com

Hajer Gueldich, enseignante à Carthage, croit elle aussi que les universités peuvent être un creuset, où accueillir des étudiants subsahariens tout en incitant les élèves tunisiens à « regarder vers le sud » : « Les vocations font des militants et réciproquement. Il faut envoyer les jeunes Tunisiens en Afrique et accueillir des jeunes Africains en Tunisie. » La juriste prépare un livre sur l’Union africaine (UA), dont elle distille des enseignements devant ses élèves. En parallèle, elle siège depuis trois ans dans une commission de l’UA. Mais pour aller à Kigali, au Rwanda, elle doit passer par l’Europe.

Diplomatie africaine

Le pays ne vit pas encore pleinement au rythme du continent. Dans la foulée de l’intégration au Marché commun de l’Afrique orientale et australe (Comesa) en juillet, certains ont noté que la Tunisie devenait membre d’une zone économique vers laquelle elle ne proposait pas de vol direct. Tunisair, compagnie publique, devait ouvrir une ligne vers Khartoum. Le projet a pris du retard. Des jonctions vers Douala et Libreville devraient voir le jour d’ici à octobre. Pour N’Djamena, il faudra patienter peut-être jusqu’à 2019. La compagnie fait valoir que des dessertes vers Conakry, Cotonou et Niamey existent déjà depuis deux ans.

« Il y a eu un long manque d’intérêt pour l’Afrique subsaharienne, y compris chez nos hauts fonctionnaires », regrette Hajer Gueldich. « Le top de l’État a changé de perception, tempère Bassem Loukil. Il y a eu un déclic ces derniers mois. » « Notre diplomatie africaine est beaucoup guidée par l’ouverture à de nouveaux marchés », explique Karim Ben Becher, directeur Afrique des Affaires étrangères.

C’est devant des patrons que Jhinaoui a fait la promesse, en 2016, d’ouvrir dix ambassades en Afrique subsaharienne. L’une d’elles a été inaugurée l’an dernier au Burkina Faso par le chef du gouvernement, Youssef Chahed. Une représentation a ouvert au Kenya cette année. Surtout, les ministres s’invitent dans des tournées pensées par le privé, à travers différentes associations comme le TABC ou Conect. Un moyen comme un autre de rattraper le temps perdu.


Les « messieurs Afrique » du gouvernement

Karim Ben Bécher

Directeur général Afrique au ministère des Affaires étrangères, ce diplomate de carrière, ancien ambassadeur aux Pays-Bas et au Danemark, veut faciliter l’obtention de visas pour les jeunes Subsahariens.

Tarek Ben Salem

Conseiller diplomatique auprès du chef du gouvernement, l’ancien ambassadeur au Mali, au Burkina Faso et au Niger a fait toute sa carrière au sein du ministère des Affaires étrangères.


Bourguiba : un pas au Sud, deux pas au Nord

Sa mémoire est encore invoquée lorsqu’il s’agit d’intégration africaine. Comme lors de la visite à Bamako de Youssef Chahed, chef du gouvernement tunisien, en avril dernier. C’est que le discours d’Habib Bourguiba à Addis-Abeba, le 25 mai 1963, pour la fondation de l’Organisation de l’union africaine (OUA), est resté dans les mémoires. Le premier chef d’État tunisien dessine un horizon clair pour l’unité africaine et chante les louanges de l’action.

Sa tournée africaine deux ans plus tard, organisée par Tahar Belkhodja, alors ambassadeur à Dakar, a aussi marqué. Elle l’emmène de Niamey à Bangui et est restée dans les mémoires. L’étape la plus importante reste le Sénégal. Avec le francophile Léopold Sédar Senghor, l’entente est parfaite, mais le raïs en profite surtout pour se rabibocher avec le président français Charles de Gaulle « en proposant qu’on étudie la possibilité de créer un ‘‘Commonwealth à la française’’ ». Sophie Bessis et Souhayr Belhassen le relatent dans la biographie consacrée à Bourguiba, publiée en 1989 par Jeune Afrique. Elles relèvent aussi que si « sa popularité est grande en Afrique noire francophone », lui « ne paie jamais cette admiration en retour ».

S’il célèbre l’unité africaine, il soutient surtout un camp atlantiste. C’est à Tunis qu’est fondé en 1960 l’anticolonialiste, mais aussi antisocialiste, Front national de libération de l’Angola (FNLA).

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