Elections

[Édito] Honni soit qui Mali pense

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François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Cecile Kyenge, chef de la mission d'observation de l'UE, lors du dépouillement à Bamako, le 29 juillet, à l'issue du premier tour de la présidentielle. © REUTERS/Luc Gnago

Fâcheuse tendance que celle qui conduit à ne voir les élections en Afrique que sous l’angle de leurs imperfections, comme si la voie électorale n’était pas une pente naturelle des sociétés africaines et qu’elle engendrait plus de problèmes qu’elle n’en résolvait.

C’est d’abord oublier un peu vite que la phase d’institutionnalisation du modèle démocratique en Europe a pris plus d’un siècle. C’est, surtout, faire fi des progrès constants réalisés sur le continent s’agissant de la crédibilité des scrutins. À preuve : le déroulement globalement satisfaisant des élections des 29 et 30 juillet au Mali et au Zimbabwe, deux pays à l’environnement sécuritaire précaire. De Bamako à Harare, les candidats ont pu mener librement campagne, et le calme a prévalu le jour du vote : bien peu d’observateurs auraient parié sur un tel scénario.


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C’est au surlendemain du scrutin que la situation s’est brusquement tendue au Zimbabwe, pays fraîchement sorti de la dictature et où l’armée exerce encore de facto le pouvoir : face aux manifestations de l’opposition, les forces de l’ordre et les nervis de la Zanu-PF ont immédiatement eu recours à une violence ancrée dans leur ADN par trente années de mugabisme.

Le tandem Mnangagwa-Chiwenga, qui dirige le pays et entend se succéder à lui-même, est sans nul doute le premier responsable de ces graves dérapages, mais un troisième protagoniste n’est pas exempt de tout soupçon : l’opposant et principal challenger Nelson Chamisa.

En annonçant à l’avance que seule la fraude pouvait lui faire perdre cette élection, puis en laissant ses proches proclamer sa propre victoire sans attendre les résultats officiels, le pasteur-politicien a chauffé à blanc ses militants, quitte à les jeter dans les rues, poitrines nues face aux blindés de la police. Si le groupe au pouvoir parvient à s’y maintenir – et il a toutes les chances d’y parvenir –, Chamisa sera inévitablement confronté à la division et à la démobilisation de ses troupes.

Du Gabon au Cameroun et du Congo au Togo, tous les opposants dont l’unique objectif était de « sortir le sortant » sans prévoir de stratégie de remplacement en cas d’échec ont été confrontés au problème : le jour d’après ressemble à un grand vide.

Au Mali, où les réflexes démocratiques sont nettement mieux implantés, le tableau n’est pas identique, mais des similitudes existent. Pas plus qu’au Zimbabwe l’élection ne s’y est déroulée dans un contexte routinier, sans risque de crise du système politique.

À Bamako aussi, les candidats ont pu se rendre compte que remplir un stade pendant la campagne ne veut strictement rien dire. L’électeur est malin et tire profit de la concurrence. La période électorale est pour lui l’occasion de reprendre à la classe politico-affairiste une partie de l’argent qu’elle a accumulé, mais sans engager nécessairement son vote.

Ici et là, il y a eu des fraudes, bien sûr, du clientélisme, des achats de voix et des distributions sélectives de vivres et de billets, comme en France, par exemple, entre 1850 et 1950 – et même parfois au-delà. Phénomènes insuffisants cependant (ou alors équitablement partagés entre pouvoirs et oppositions, tout le monde piochant allègrement dans le répertoire de la fraude) pour que soit atteint le seuil de démocratie en deçà duquel un protocole électoral s’apparente à un simulacre. Par rapport aux élections d’antan, où voter revenait à parier sur un cheval sans concurrent au départ de la course, le progrès est, là encore, notable.

Tout comme est encourageante l’attitude légaliste d’un Nelson Chamisa et d’un Soumaïla Cissé. Le premier a finalement décidé de contester en justice, et non dans la rue, la victoire sur le fil de Mnangagwa, alors que le second jette toutes ses forces dans le second tour, le 12 août, après avoir laissé ses partisans répéter que le résultat du scrutin ne reflétait pas la volonté populaire.


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Le verdict étant acté à Harare, c’est vers Bamako que se tournent cette semaine tous les regards. Les clés du palais de Koulouba ne se trouvent pas au fond des urnes installées dans les quelque 760 bureaux de vote (un peu plus de 3 % du total) qui n’ont pu ouvrir leurs portes, le 29 juillet, pour cause d’insécurité – la plupart d’entre eux demeureront fermés –, mais dans la capacité de Cissé à rassembler les perdants du premier tour ou dans celle d’Ibrahim Boubacar Keïta à les attirer. Autre enjeu capital : la mobilisation des abstentionnistes, soit 57 % des inscrits, parmi lesquels beaucoup de jeunes.

Le camp Cissé a quelques bonnes raisons d’y voir un vivier qui lui serait potentiellement favorable. Il oublie néanmoins une chose : outre que nombre de primo-votants potentiels ne se sont pas inscrits sur les listes électorales, cet abstentionnisme traduit aussi un refus de participation, une désaffection, une exit option du jeu démocratique qui concerne l’ensemble de la classe politique, opposition comprise.

Une bonne partie de la jeunesse malienne ne rêve pas d’alternance, mais d’émigration. Quant à la fameuse société civile, mantra de journalistes et de développeurs pressés, elle prend parfois des allures de légende urbaine et n’a en tout cas guère pesé sur les événements, pas plus à Bamako qu’à Harare. Et pour cause : entendue au sens que lui conférait, dans un tout autre contexte et par opposition à la société politique, son géniteur sémantique, Karl Marx (« […] le véritable foyer, la véritable scène de toute histoire […] »), elle est en Afrique subsaharienne une sorte d’ovni. Un mot-valise où chacun fourre ce qu’il veut.

Reste donc, comme il y a cinq ans, l’affrontement entre deux hommes très différents l’un de l’autre, qui se connaissent bien et ne se sont jamais appréciés. Ibrahim Boubacar Keïta et son paternalisme benoît de patriarche mandingue capable de faire les gros yeux et de pardonner dans la foulée, très houphouëtien en somme, tant il aime à s’épancher sur le mode de la réconciliation et de l’amendement. Soumaïla Cissé, avec son vocabulaire plus tranchant, voire clivant, d’homme du Nord proche des milieux d’affaires et libéral bon teint.


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Le premier se veut encore socialiste, le second est proche de la droite européenne – affiliations qui n’ont strictement aucun impact sur le vote des Maliens. En attendant que ces derniers expriment leur choix, le scrutin du 29 juillet aura au moins désigné un vainqueur : le Mali en tant qu’État. Depuis des mois, les cassandres occidentales n’évoquaient l’État malien que par convenance diplomatique, comme si seuls le regard de l’étranger et les frontières de ses voisins le maintenaient dans ce statut. Au point de douter parfois qu’une élection puisse s’y tenir. Les quelque 3,5 millions d’électeurs qui se sont rendus aux urnes le 29 juillet dans les conditions que l’on sait leur ont apporté un cinglant démenti : honni soit qui Mali pense !

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