Politique

Gabon : la vie après Jean Ping

Michel Menga, David Mdadinga et Moukagni Iwangou. © Saad pour JA.

Ils étaient partisans de l’irréductible opposant. Ils sont devenus ministres d’Ali Bongo Ondimba. Attaqués par leurs anciens amis, ils jurent travailler pour le pays, et rien que pour lui.

Michel Menga a le regard sombre et la mâchoire contractée d’un homme blessé. Après qu’il a été nommé ministre d’État chargé de l’Habitat, lors du remaniement du 4 mai, ce cadre de l’opposition a essuyé une pluie d’insultes. Il était en effet secrétaire général du Rassemblement Héritage et Modernité (RHM), un parti qui avait soutenu l’irréductible opposant Jean Ping à la présidentielle de 2016.

Son entrée au gouvernement lui a valu des procès en trahison de la part de ses anciens amis. Il a fait le dos rond. Désormais, il dit vouloir se concentrer sur son travail gouvernemental. « Près de 25 000 demandes de parcelle sont en souffrance depuis quatre ans, lance-t-il à Jeune Afrique depuis son nouveau bureau. J’ai prévenu le directeur général concerné que je ne suis pas venu ici me tourner les pouces. Je lui ai donné un délai pour traiter tous ces dossiers. »

Tentative d’exclusion des « traîtres »

Il n’est pas le seul cadre de l’opposition à être devenu ministre dans ce nouveau gouvernement. À ses côtés, on trouve David Mbadinga et Moukagni Iwangou. Leurs anciens alliés ne leur parlent plus. On exige le bannissement des « traîtres ». On tente de les exclure de leur formation. On leur souhaite toutes les humiliations possibles, un fiasco au gouvernement et un échec aux élections législatives, attendues au troisième trimestre de cette année. Et tant pis si, parmi ces procureurs, tous n’ont pas dit non quand ils ont été sondés pour les mêmes postes par les émissaires du pouvoir.

Ces attaques ont un but : dissuader ceux qui seraient tentés de faire défection. Avec ces nominations, le président Ali Bongo Ondimba a semé la zizanie. Au sein du RHM, le cas Menga est ainsi toujours en examen à la commission de discipline du parti. Le nouveau ministre refuse de démissionner. Et la situation embarrasse Alexandre Barro Chambrier, le patron du parti, qui semble ne pas vouloir trancher entre ceux qui demandent l’exclusion et ceux qui en appellent à l’indulgence à l’égard de ce membre fondateur.

David Mbadinga aux côtés des « émergents »

Saad pour JA

Nommé ministre du Commerce, David Mbadinga dissimule pour sa part son trouble derrière sa moustache poivre et sel et un sourire indéfinissable. Les flèches que son ancienne famille politique lui décoche ne semblent pas l’atteindre, bunkérisé qu’il est dans le bureau de centre-ville de son ministère. Ses collaborateurs n’ont pas défait tous leurs cartons. Ils cherchent encore leurs repères dans ces couloirs fraîchement repeints.

Parmi eux, beaucoup de novices un peu perdus dans cet univers qu’ils ont tant combattu. La plupart sont passés par l’Union du peuple gabonais (UPG), de l’opposant historique Pierre Mamboundou, aujourd’hui disparu. Ils ont suivi Mbadinga lorsque l’UPG a éclaté en tendances rivales et qu’il a créé l’Union des patriotes gabonais loyalistes (UPGL).

Pour Mbadinga, cette expérience gouvernementale coïncide avec la première révolte d’une partie de ses troupes, en désaccord avec sa décision. Le 5 juillet, des frondeurs ont organisé un congrès extraordinaire pour le radier de ce parti qu’il a lui-même fondé. Le 8 juillet, la riposte de l’intéressé a fusé : « Un congrès organisé en dehors des dispositions statutaires est tout simplement frappé de nullité. » Le feuilleton pourrait durer pendant tout son séjour aux côtés des « émergents », ainsi que se surnomment les partisans d’Ali Bongo.


© Saad pour JA

Toutes les pratiques que nous dénoncions sont désormais érigées en vertus de gouvernance, dénonce Nzigou

Moukagni Iwangou, nommé ministre d’État chargé de l’Enseignement supérieur, est lui aussi visé par un tombereau de critiques et a été menacé d’exclusion. Il a gardé le contrôle de ses troupes même si, lui reprochant d’avoir accepté d’entrer au gouvernement sans en informer le parti, quelques fortes têtes de sa garde rapprochée ont préféré quitter l’Union et Solidarité (US) plutôt que d’ouvrir un front contre leur mentor.

Les vice-présidents Anges Kevin Nzigou et Nicolas Nguema, la présidente du Mouvement des jeunes upégistes, Elza-Ritchuelle Boukandou, ont donc démissionné. « Toutes les pratiques que nous dénoncions sont désormais érigées en vertus de gouvernance, dénonce Nzigou. Et ceux qui, comme moi, commettent le crime de rappeler les principes qui fondaient notre accord commun sont systématiquement dénigrés et présentés comme des jaloux en quête de notoriété. »

Ce dernier s’en est allé, avec ses amis, fonder le Parti pour le changement (PLC). Il en faut plus pour ébranler Moukagni Iwangou. « Entrer au gouvernement n’est en rien un renoncement. Dans le contexte actuel de vide institutionnel où l’Assemblée nationale a été dissoute, ce n’est pas passer du côté de la majorité. C’est prendre part à l’exercice du pouvoir exécutif », soutient cet ancien conseiller juridique de Pierre Mamboundou. L’ancien magistrat recyclé en homme politique procédurier était pourtant à l’initiative de plusieurs plaintes visant le président Ali Bongo Ondimba – toutes classées sans suite.

Ali Bongo Ondima comme président

Saad pour JA

Quoi que lui réserve son séjour au gouvernement, une chose est sûre : sa proximité avec Jean Ping relève désormais de l’histoire ancienne. À propos du refus de ce dernier de reconnaître Ali Bongo comme président de la République, l’opinion de Moukagni Iwangou a beaucoup évolué : « Nous tournions en rond depuis deux ans [depuis septembre 2016, Ping et ses amis contestent la réélection d’Ali Bongo Ondimba]. Ça ne pouvait pas continuer ainsi. »

Michel Menga a lui aussi fait le deuil d’une présidence incarnée par Jean Ping. « J’entre au gouvernement pour aider à développer le pays. Nous ne sommes pas les ennemis du président Ali Bongo Ondimba. Alors pourquoi ne pouvons-nous travailler avec lui ? De plus, avec Ali, les règles de notre collaboration ont été claires dès le départ. Il nous a dit : “Occupez-vous des Gabonais. Quand vous êtes au gouvernement, votre parti reste en dehors. Je ne vous demande pas de changer vos convictions mais, ici, vous êtes des ministres de la République.” »

Une transhumance  à double sens

David Mbadinga, lui, justifie sa participation par le fait que cette équipe a vocation à préparer les élections législatives. « Jusqu’en mai, j’avais toujours répondu par la négative aux propositions de rejoindre le gouvernement. Non pas parce que mon parti était figé dans l’opposition, mais parce que ce n’était pas le moment opportun. J’ai accepté d’y aller lorsque l’Assemblée a été dissoute par la Cour constitutionnelle et que le président a jugé nécessaire d’associer l’opposition historique à cette équipe gouvernementale chargée de préparer et d’organiser des législatives apaisées. » Mais qu’adviendra-t-il de ces ministres après les élections ? « Notre ambition est d’obtenir un nombre suffisant d’élus pour avoir un groupe parlementaire », rêve Mbadinga.

La transhumance dénoncée par l’opposition n’est pourtant pas à sens unique. Ces dernières années, plusieurs cadres du Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir) ont quitté ses rangs, à l’image de Séraphin Moundounga et de Jean-François Ntoutoume Emane. Leurs fautes de gestion sont oubliées. Leur arrogance passée pardonnée. C’est que l’opposition espère que leur défection affaiblira le pouvoir à son tour.


Ils ont fait le chemin inverse…

• Zacharie Myboto 80 ans. Membre de plusieurs gouvernements, secrétaire administratif du PDG de 1972 à 1990, il démissionne et se présente à la présidentielle en 2005 pour l’UGDD. À la tête de l’UN depuis 2010, il a soutenu Jean Ping en 2016.

• Jean Eyeghé Ndong 72 ans. Premier ministre de 2006 à 2009, il quitte le gouvernement et le PDG pour se porter candidat à la présidentielle 2009, mais n’y participera finalement pas. Il soutient Jean Ping en 2016.

• Casimir Oye Mba 76 ans. Chef du gouvernement de 1990 à 1994, il quitte le PDG pour entrer dans la course à la présidentielle de 2009, avant de retirer sa candidature à la dernière minute. Il passe dans l’opposition en 2010. Soutien de Jean Ping en 2016, il prône le dialogue entre ce dernier et ABO.

• Jacques Adiahenot 74 ans. Ancien ministre et secrétaire général du PDG de 1991 à 1994, il quitte le parti en 2014 après cinq ans de relations délicates avec les partisans d’Ali Bongo Ondimba. Il a soutenu Jean Ping en 2016.

• Jean-François Ntoutoume Emane 78 ans. Premier ministre de 1999 à 2006, il démissionne du PDG en 2015. Il soutient Guy Nzouba-Ndama puis Jean Ping en 2016. Il est aujourd’hui président du RPR (opposition).

• Alexandre Barro-Chambrier : 59 ans. Ex-titulaire du portefeuille des Mines et ancien chef de file des frondeurs au sein du PDG, il en est exclu en mars 2016. À la tête d’Héritage et Modernité, il soutient Jean Ping à la présidentielle la même année. En 2018, il se lance dans la bataille pour les législatives.

• Guy Nzouba-Ndama 71 ans. Membre du gouvernement dans les années 1980, ex-président de l’Assemblée nationale, il quitte le PDG en avril 2016 pour participer à la présidentielle. Il soutient finalement Jean Ping et travaille depuis à l’implantation de son parti, Les Démocrates, en vue des législatives.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte