Arts

Angola : à Luanda, dans les coulisses du Palais de fer

Le bâtiment, situé au centre de la capitale, a été aménagé pour accueillir des accrochages temporaires. © Bruno Fonseca pour ja

À Luanda, la fondation Sindika Dokolo abrite des expositions, l’atelier de l’artiste Fernando Alvim, et quelques rancœurs.

Avec ses murs jaune poussin, son jardin verdoyant et ses allées proprettes, ceinturée par des tours modernes et vieillottes, la bâtisse à deux niveaux est comme un îlot de résistance au milieu de la friche urbaine. Sa structure en fer lui a donné son nom, le Palacio de Ferro. Abandonné durant les vingt-sept années de guerre civile, il est finalement rénové en 2009 par la société brésilienne Odebrecht grâce au financement du diamantaire angolais Endiama.

Il abrite aujourd’hui la fondation Sindika Dokolo. Une occupation encadrée par un accord de gestion signé avec le ministère de la Culture, à qui appartient ce joyau architectural du XIXe siècle. La fondation Dokolo a notamment financé des aménagements pour accueillir des expositions provisoires.

Pour tous les Luandais, le Palais de fer est intimement lié à la France – et non à l’ancien colon portugais. Ils sont en effet persuadés qu’il s’agit de l’œuvre de l’illustre Gustave Eiffel, connu pour ses constructions métalliques et sa fameuse tour Eiffel, symbole immuable de Paris. Le 14 juillet 2017, l’ambassadeur de France en Angola, Sylvain Itté, a mis un terme à cette croyance.

À l’occasion de l’inauguration d’une exposition sur l’ingénieur, il est venu poser sur le Palacio de Ferro une plaque de bronze qui reconnaît une architecture « de style […] Gustave Eiffel ». Il raconte : « Ce bâtiment était présent à l’exposition universelle de 1889 [où fut aussi présentée la tour Eiffel]. Mais comment a-t-il atterri à Luanda ? Rien de sûr. Un riche homme d’affaires portugais l’aurait acquis, démonté, puis expédié par bateau dans la capitale angolaise pour en faire le siège de sa société d’assurances. »

L’atelier de Fernando Alvim

Cette inauguration en grande pompe n’est pas sans avoir enthousiasmé Fernando Alvim. Le vice-­président et cofondateur de la fondation Sindika Dokolo, artiste plasticien et artisan de la Triennale de Luanda, connaît tout de la vie et de l’œuvre de Gustave Eiffel. « Saviez-vous qu’il a été le premier à travailler sur des avions à réaction ? Il était brillant. »

L’étage, auquel on accède par un escalier métallique et une galerie victorienne – un balcon extérieur –, est actuellement occupé par des bureaux mais aussi par l’atelier de Fernando Alvim. « Je travaille en ce moment sur le peintre Miró : je le mets en scène avec de grands personnages historiques », dit-il au milieu de ses pots de peinture et de ses esquisses. Né en 1963 à Luanda, de parents portugais mais de nationalité angolaise, Alvim a fait sa première exposition dans la capitale à l’âge de 17 ans.

Son histoire a suivi celle de l’Angola. Ses grands-­parents maternels s’installent en 1957 dans cette colonie portugaise. Son grand-père travaille alors pour la ville de Luanda. Leur petit-fils est élevé avec un frère et une sœur. Le 24 avril 1974, lors de la révolution des œillets mettant fin à la dictature, « mon quartier s’est vidé, nous étions les derniers Portugais de la rue », raconte-t-il. Puis, au lendemain de l’indépendance, en 1975, la guerre civile angolaise éclate.

Bruno Fonseca pour JA

Mon père me croyait fou, quand j’étais adolescent

Touche-à-tout

Alvim se fait un nom et expose un peu partout dans le monde : Brésil, Portugal, Belgique, Paris, États-Unis… « En 1989, j’ai vendu trois œuvres à Miles Davis », aime-t-il rappeler, même s’il répète à l’envi qu’il « s’en fout ». Comme sa vie et ses productions, sa pensée pérégrine. Volubile, il livre des bribes de sa vie, parle de racisme, d’Obama (« Prix Nobel de la paix parce qu’il est noir ? Faux, il est métis, et en plus c’est le président américain qui a tué le plus d’Arabes et d’Africains ! »), des connexions entre création traditionnelle africaine et peinture moderne occidentale…

« Mon père me croyait fou, quand j’étais adolescent », se souvient-il, affirmant que sa première rencontre avec l’art s’est faite à travers le cinéma. « Une voisine me projetait de vieux films comme les Charlie Chaplin. Elle a été tuée de trois balles durant la guerre civile. »

C’est lors d’un déjeuner avec Isabel dos Santos et son mari, le Congolais Sindika Dokolo, qu’émerge l’idée d’une fondation

Cet ami d’une certaine Isabel dos Santos (milliardaire, fille de l’ancien président) est un touche-à-tout, et c’est lors d’un déjeuner avec elle et son mari, le Congolais Sindika Dokolo, qu’émerge l’idée d’une fondation consacrée à l’art africain. Il gère alors le fonds du collectionneur allemand Hans Bogatzke et joue les intermédiaires, à la mort de celui-ci, auprès de sa veuve. « Les œuvres classiques sont à la fondation, les contemporaines à Sindika. » En tout, près de 500 pièces. « Hans souhaitait vendre à un Africain. J’ai fait respecter sa volonté. Et je n’ai pas touché un centime pour ça », insiste-t-il.

Mérite

Beaucoup de mystères entourent le périmètre de la fondation Dokolo. Sur le terrain du Palais de fer, une bâtisse aux murs en ciment et au toit en tôle devrait accueillir son musée, fin 2019. Côté expositions, son nom est souvent présent dans les plus grands événements mondiaux (biennales de Venise, de Bordeaux…). Elle accompagne de nombreux artistes angolais, qui lui sont reconnaissants, comme le plasticien en vogue Binelde Hyrcan. Elle est aussi un soutien clé de la Triennale de Luanda.

Ce n’est pas parce que la fondation s’appelle Sindika Dokolo qu’elle est Sindika Dokolo », affirme l’artiste

Pourtant Alvim, qui affirme « avoir investi 2 millions de dollars en dix ans » dans la fondation, n’est pas toujours tendre avec le mari d’Isabel. Sur le retour des œuvres africaines pillées dont le Congolais s’est fait le chantre ? « Cela regarde les États, pas les privés. Sindika fait ça pour le buzz et l’ego. » L’omniprésence de la fondation ? « Tout le monde court après son fric, mais il n’en a plus. » Simon Njami, commissaire et autre cofondateur ? « Il est allé dire à Sindika que je m’accapare tout le mérite. C’est normal, je fais tout ! Lui a vendu à Sindika une petite collection pour 3 millions de dollars, sur laquelle il a pris 5 % ; moi, je n’ai rien perçu ! » Et de conclure : « Ce n’est pas parce que la fondation s’appelle Sindika Dokolo qu’elle est Sindika Dokolo. » Et ce n’est pas parce qu’un palais est attribué à Eiffel, qu’il est d’Eiffel.


Eiffel et l’Afrique

Selon l’Association des descendants de Gustave Eiffel (ADGE), qui reçoit chaque jour des demandes d’authentification, de nombreux ouvrages ont été réalisés pour le continent africain par l’entreprise de l’ingénieur français, principalement des ponts, en Algérie, au Soudan, à Madagascar ou encore en Égypte.

D’autres, typiques de l’école Eiffel et des standards de l’époque, lui ont faussement été attribués, comme le Palacio de Ferro donc, à Luanda, ou le pont Faidherbe de Saint-Louis au Sénégal, construit entre 1894 et 1897 par Nouguier, Kessler & Compagnie.

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