Musique

Musique : Gqom, naissance d’un phénomène

Le DJ Mo Laudi est considéré comme un des pionniers de l'Afro House. © DR Pan African Music

Dernier ovni de la scène sud-africaine, ce courant de l’électro quitte les townships pour s’inviter dans les clubs hype des capitales européennes.

Demandez une analyse scientifique du gqom à DJ Mo Laudi, une des figures du mouvement, il vous vissera un casque audio sur les oreilles. Quand son acolyte, le Français Sébastien Forrester, vous parlera avec ses tripes. « Le son est guerrier, brut, très percussif, tellement efficace. C’est la musique de club du futur », s’enthousiasme le producteur électro, biberonné aux sons afro-caribéens traditionnels. En clair, le gqom se vit ! Il ne se décrit ni ne se prononce vraiment d’ailleurs… « Klôm’ » accompagné d’un claquement de langue –, voilà comment l’on pourrait, phonétiquement, retranscrire au mieux ce monosyllabe – issu des langues zouloue et xhosa – évoquant une frappe de percussion.

Né à la fin des années 2000, dans les townships de Durban, le gqom est une musique de rue. Encore aujourd’hui, il n’est pas rare de croiser des corps élastiques reprenant des mouvements de bhenga – la danse affiliée au genre –, des bras moulinant dans le vide, des genoux ondulant et des pieds s’agitant frénétiquement sur le bitume en attendant l’arrivée des « taxis kick ». Ces taxis peinturlurés roulent fenêtres ouvertes pour faire résonner les pistes les plus folles et appâter les jeunes qui rentrent de soirée.

Expérimental

« Danser sur des percussions fait partie intégrante de notre culture zouloue. On se réunit depuis toujours autour d’un feu pour remuer toute la nuit dans la vallée de Durban », complète Andile-T, l’un des Rudeboyz, qui a déjà fait trembler, avec son associé Massive Q, les planches de festivals sud-­africains comme Afropunk ou Rocking The Daisies.

Cette musique étant associée à une jeunesse dopée au sirop à la codéine, les radios refusent d’en diffuser

Aujourd’hui, le son retentit de la ville qui l’a vu émerger à Jo’Burg, du Cap à Polokwane, et a réussi à dépasser les frontières du continent. Mais, à sa naissance, personne n’aurait parié sur ce rejeton sonore des quartiers pauvres. Le gqom étant associé à une jeunesse dopée au sirop à la codéine (un médicament à base d’opiacé détourné pour un usage « récréatif »), les radios refusent d’en diffuser. Et seules deux boîtes homologuées, le Havana et le Club 101, à Durban, prennent le risque de programmer les rares acteurs de cette afro-house expérimentale et sombre.


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DJ Lag, ambassadeur du gqom à l’international

Il faudra attendre l’arrivée de DJ Lag, 22 ans, originaire du township de Clermont, à Durban, pour que le gqom finisse par rayonner en Europe. Quand il publie son EP en téléchargement gratuit sur WhatsApp, en 2016, le succès – critique et public – est retentissant. Sa stratégie de communication bricolée sur internet porte ses fruits. DJ Lag se fait repérer outre-manche par Goon Club Allstars, un label anglais d’électro reconnu, part en tournée mondiale – Chine, Canada, États-Unis, Europe – et acquiert le statut d’ambassadeur du mouvement à l’international en seulement deux ans.

En juin dernier, d’ailleurs, le DJ se produisait au Sakifo Musik Festival, à La Réunion. Sa prestation n’a pas manqué d’interpeller M.I.A., également de la programmation. « Elle lui a donné rendez-vous le lendemain pour enregistrer un morceau ! », lâche Sébastien Forrester, tout sourire et pas peu fier d’avoir invité le prodige du djing à l’une des soirées Gqomunion à Paris réunissant la crème de la scène sud-africaine et européenne. « Je ne serais pas étonné d’apprendre qu’un jour Rihanna collabore avec l’un des artistes du genre », présage-t-il, convaincu.

Je veux rendre le mouvement global. Tous les courants musicaux nés dans la rue, comme le rap et le hip-hop, suivent cette trajectoire-là », affirme Mo Laudi

Pour attirer un public plus large et les géants de l’industrie, un dérivé du gqom, le sghubu, a récemment fait son apparition. Aux côtés des productions primitives, des morceaux s’offrent des phrases vocales et des accents pop. Les titres deviennent plus accessibles et festifs. En témoignent les dernières productions des Rudeboyz, loin des premiers titres DIY. « Nous avons sorti une chanson alternative de Let it Flow en featuring avec Zameka, une super-vocaliste sud-africaine, pour montrer aux gens que le gqom est riche, pas nécessairement monotone, et qu’il peut être mélodique », soutient le tandem.

Mo Laudi, lui, se démarque grâce à ses remix gqom bien sentis de hits venus du Brésil ou du Cap-Vert, comme ceux de Flavia Cohelo ou encore d’Elida Almeida. En marge des pionniers sud-africains, des acteurs européens sortent également du lot, à l’instar d’Amzo, ancien percussionniste du groupe franco-­britannique François and the Atlas Mountain. Une mondialisation du gqom qui n’inquiète pas Mo Laudi, remixeur et ex-musicien de punk. « Je veux rendre le mouvement global. Tous les courants musicaux nés dans la rue, comme le rap et le hip-hop, suivent cette trajectoire-là. Les racines du gqom sont africaines, le genre évolue. »

Les principaux acteurs réunis sous le label Gqom Oh !

La globalisation se joue aussi à l’intérieur du continent, où les faiseurs de tubes nigérians ont eux aussi commencé à surfer sur la vague. « Je suis à Lagos, là, et cette musique est partout. », garantit le producteur Nan Kolè, établi à Rome. L’Italien est surtout reconnu pour avoir cocréé le label Gqom Oh ! : la première étiquette réunissant les acteurs majeurs du phénomène. Une bonne stratégie en matière de communication et d’identité pour la scène sud-africaine.

Alors que certains groupes flirtent avec les majors, comme les Rudeboyz, qui ont signé chez Universal Music South Africa, d’autres parviennent aussi à creuser leur sillon en indépendant. Le duo sud-­africain, Distruction Boyz, qui a son propre label, est aujourd’hui disque d’or dans son pays pour son premier album sorti en 2017, Gqom is the future… Un nom de baptême prémonitoire.


Les années qui ont compté

  • 1994-1995

Le kwaito naît à Soweto, pour s’étendre à Johannesburg. Ce dérivé de l’afro-house, qui a ensuite donné naissance au gqom, voit le jour au moment de l’élection de Nelson Mandela à la présidence du pays. Le son de la génération post-apartheid.

  • 2007

Année probable de la naissance du gqom à Durban.

  • 2016 

La radio basée à Rome Crudo Volta sort le documentaire Woza Taxi, en référence aux taxis soundsystem, premiers diffuseurs du gqom à Durban. L’année correspond également à la création du label Qgom Oh !, par Nan Kolè, qui recense des artistes pionniers comme DJ Lag, Rudeboyz, Griffit Vigo, Citizen Boy, Dominowe, TLC fam, Emo kid et d’autres issus de la nouvelle génération.

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