Société

Algérie : la « république » de Tiferdoud

L'entrée de la localité kabyle de Tiferdoud, dont le nom s'écrit aussi Tiferdud. © © Sofiane Bakouri

À la différence de certaines de ses voisines, la bourgade a su adapter son organisation ancestrale d’autogestion aux exigences modernes.

Un cortège de voitures s’étire le long de la pente escarpée tandis qu’un bourdonnement festif, chargé de klaxons, d’éclats de rire et de percussions, s’échappe du sommet de la colline. Là, dans le dédale des ruelles, des visiteurs agglutinés peinent à se frayer un chemin entre les maisons de pierre. « J’ai vécu toute ma vie à Tiferdoud et je n’y ai jamais vu autant de monde », sourit une habitante, tablier traditionnel aux rayures rouges, noires et jaunes noué à la taille.

Cette affluence inédite, Tiferdoud la doit à Raconte-Arts, un festival itinérant et indépendant. Durant une semaine, le village le plus haut de Kabylie, qui culmine à 1 200 mètres d’altitude et domine le massif du Djurdjura, a vibré au rythme des spectacles. « On est la capitale culturelle de l’Algérie le temps d’une semaine », se réjouit Ghnia, professeure de français qui vit l’arrivée de Raconte-Arts comme une « consécration ».

À quelques pas, dans sa boutique de souvenirs aménagée pour l’occasion, Lhadi Sadadi, artisan, acquiesce : « C’est l’aboutissement d’années d’efforts pour redynamiser le village. »

Il ne reste aujourd’hui que près de 1 500 âmes

Renaissance

Tiferdoud, qui doit son nom à une fleur, a connu plusieurs années sinistres. Jusqu’au début des années 2000, le village, comme bon nombre des bourgades voisines, a connu une hémorragie démographique. « Il n’y avait ni gaz de ville ni internet, et le terrorisme islamiste nous menaçait. Entre 1998 et 2002, on a vécu le pire, avec une cinquantaine de départs de jeunes par an », se souvient Massinissa, ingénieur à la retraite. Tiferdoud a été amputé de près d’un tiers de ses forces vives. Il ne reste aujourd’hui que près de 1 500 âmes.

Depuis cinq ans, le village opère sa mue. Ses habitants n’ont pas attendu l’intervention des autorités publiques. « On voyait que le village partait à la dérive. Il n’était plus entretenu, il n’y faisait plus vraiment bon vivre. Alors, on s’est retroussé les manches », avance Nafah Ouidir, en congé le temps du festival pour gérer la buvette. Au cœur de la renaissance de Tiferdoud, le comité du village. Cette assemblée populaire et représentative, composée de « sages », gère les affaires courantes.

Médecins, architectes, ingénieurs… Ils ont insufflé une nouvelle dynamique

« C’est une organisation sociale qui nous vient du fond des âges et qui a résisté à tous les occupants, explique Massinissa, qui siège au sein du comité. Tous les colonisateurs ont tenté de la briser. Les Français ont créé des comités alternatifs, composés de sous-fifres, qui ont fini par se retourner contre la machine coloniale. »

Avec l’urbanisation galopante, certains villages ont tourné le dos à cette tradition. Ici, cette structure a été régénérée : les anciens ont laissé la place aux jeunes. « Les derniers arrivés ont des compétences intéressantes. Médecins, architectes, ingénieurs… Ils ont insufflé une nouvelle dynamique », estime Houcine, enseignant, membre du comité depuis trois ans.

Nous sommes une association à caractère social. On prend en charge des familles pauvres

Ils sont une trentaine, exclusivement des hommes, à se réunir chaque vendredi sur la place principale, Tajma3t. « Il y a un ordre du jour, on vote à main levée, la majorité l’emporte. La plupart du temps, on discute jusqu’à atteindre l’unanimité », raconte Nafah Ouidir. À ses côtés, Massinissa ne voit pas meilleure organisation pour le village : « Le comité est une forme de démocratie participative. Chaque membre est désigné par sa famille. Le chef du village gère la trésorerie. Il n’est pas au-dessus des autres. La décision est collégiale. » « C’est aussi une école de la citoyenneté. Les enfants qui assistent à nos réunions entendent des choses qu’ils n’entendraient pas ailleurs. Il y a une liberté de parole unique en Algérie. On peut dire que c’est une forme de résistance face à un pouvoir autoritaire », poursuit-il.

La diaspora contribue

Les responsabilités du comité sont multiples, des tâches quotidiennes aux travaux d’aménagement. « Nous sommes une association à caractère social. On prend en charge des familles pauvres. On peut payer des soins, ou acheter de la viande les jours de fête religieuse. On règle aussi les litiges entre voisins », détaille Houcine.

Chaque homme de plus de 20 ans doit 50 dinars par mois. Ceux qui vivent à l’extérieur payent 100 dinars par mois

Le comité a surtout engagé une métamorphose fulgurante du village avec le ravalement des façades et la construction de plusieurs infrastructures. En cinq ans, Tiferdoud s’est équipé d’une chaussée impeccablement lisse, d’un stade de football et d’une salle polyvalente. Le tout financé par les dons obligatoires. « Chaque homme de plus de 20 ans doit 50 dinars par mois. Ceux qui vivent à l’extérieur payent 100 dinars par mois », précise Nafah Ouidir.


>>> A LIRE – La diaspora africaine envoie 36% d’argent en plus vers le continent qu’il y a dix ans


La diaspora n’a jamais coupé les ponts et répond elle aussi à ses devoirs. Sa contribution n’est pas seulement financière. En France, où l’on compte autant d’immigrés de Tiferdoud que d’habitants restés au village, une association préserve le lien. « Une sorte de comité de village bis, en région parisienne, qui se réunit régulièrement », confie Khaled Aït Hadi, parti de Tiferdoud en 1994.

Dans cet effort collectif, qui a permis à Tiferdoud d’être consacré village le plus propre de Kabylie en novembre dernier, les habitants ont fini par bousculer les codes. Si le comité reste une assemblée d’hommes, la voix des femmes est de plus en plus entendue. Certaines de leurs porte-parole sont consultées sur la propreté du village ou l’organisation d’événements, entre autres.

Ouverture d’esprit

Mounia Aït Hamadouche, vice-présidente de l’association Kamal-Amzal, en fait partie. « Plus jeune, je n’osais même pas passer par Tajma3t de peur de croiser le regard d’un homme. Aujourd’hui je participe à des réunions, je suis écoutée et respectée », se félicite celle qui est retournée dans son village natal pour « changer les choses » après plusieurs années à Alger. Outre ces réunions, Tiferdoud tient une assemblée générale avec tous les habitants, chaque dernier vendredi du mois. « Femmes et hommes y participent, sur un pied d’égalité », lance Mounia Aït Hamadouche.

On nous surnomme « Petit Paris »

Avec ces assemblées mixtes, Tiferdoud fait figure d’exception en Kabylie. « Nous sommes conservateurs mais pas réactionnaires », résume Ghnia. Et de conclure : « Notre village a toujours montré une certaine ouverture d’esprit. Ici les femmes ne sont pas cloîtrées à la maison. On croise beaucoup de femmes instruites, des médecins, des enseignantes… D’ailleurs, on nous surnomme “Petit Paris”. »


Kamal Amzal, le martyr du village

Le nom de Tiferdoud est intimement lié à celui de Kamal Amzal. Son portrait tapisse encore les murs du village. C’est l’une des premières victimes du terrorisme islamiste. Étudiant à Alger, Kamal Amzal est sauvagement tué à coups de sabre le 2 novembre 1982. Les terroristes lui reprochent son engagement pour les causes berbériste et démocrate.

Kamal Amzal aurait été fier

Kamal Amzal militait pour l’élection d’un comité de la cité universitaire de Ben Aknoun, où il résidait. La veille de son meurtre, il placardait encore des affiches appelant à la tenue du scrutin. Le festival Raconte-Arts lui a rendu hommage.

Djamila Bouhired, militante pour l’indépendance de l’Algérie, entourée d’un essaim de sympathisants démocrates, s’est recueillie sur sa tombe. « Accueillir Raconte-Arts à Tiferdoud, c’est une victoire sur le tard pour Kamal Amzal. Il aurait été fier », se réjouit Mounia Aït Hamadouche, vice-présidente de l’association culturelle qui porte le nom de ce militant.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte