Diplomatie

Israël : l’Eurovision à Jérusalem, show musical ou enjeu politique ?

Le prince britannique William à la rencontre de Netta Barzilai, vainqueur du dernier Eurovision, lors de sa visite en Israël en juin.

Le prince britannique William à la rencontre de Netta Barzilai, vainqueur du dernier Eurovision, lors de sa visite en Israël en juin. © amir cohen/reuters

En annonçant vouloir accueillir le prochain Eurovision à Jérusalem, Israël a déclenché un imbroglio diplomatique et religieux.

En cet après-midi ensoleillé du 26 juin, comme à chaque étape de ses déplacements officiels, la brève escapade à Tel-Aviv du prince William n’a pas grand-chose de spontanée. Et son étonnante décontraction n’altère en rien cette impression. L’emblématique boulevard Rothschild, habituellement noir de monde, a été réduit à un no man’s land quadrillé par une armée de gardes du corps. Finalement, les clameurs de la foule, reléguée derrière des barricades, annoncent le début du spectacle. Le duc de Cambridge s’élance au milieu du boulevard, bientôt rejoint par Netta Barzilai, la gagnante israélienne du dernier concours de l’Eurovision, adulée comme une rock star.

Leur échange, tout sourire, ne dure qu’une dizaine de minutes : suffisant pour faire quelques pas, savourer une limonade devant un kiosque où le personnel est aux petits soins pour eux, et poser devant les photographes venus immortaliser l’événement. Le cliché apparaît quelques instants plus tard sur le compte Twitter du palais de Kensington. Pour les responsables israéliens, l’opération de communication est un succès. Elle donne, en principe, le coup d’envoi de l’Eurovision 2019, que doit accueillir l’État hébreu.

129 Palestiniens tués à la frontière de Gaza

En principe, car jamais ce concours musical, dominé en mai dernier par une jeune diva israélienne – inconnue du public il y a encore six mois –, n’avait donné lieu à un tel flot de polémiques. Les premières réactions, politiques, en ont vite donné la teneur. « Israël ne sait faire que tuer et ne sait pas chanter, s’est emporté le Premier ministre turc, Binali Yildirim, convaincu que la compétition a été truquée. Ils ont changé le système de vote et ont tout planifié pour que cela se passe l’année prochaine à Jérusalem. »

Sans tarder, et bien qu’il n’y compte plus de représentant depuis 2013, Ankara a annoncé son retrait de la 64e édition de l’Eurovision. Après le rappel de l’ambassadeur turc à Tel-Aviv, courant mai, pour protester contre la mort de 129 Palestiniens à la frontière de Gaza, cette escarmouche diplomatique, futile en apparence, illustre les tensions persistantes entre les gouvernements Erdogan et Netanyahou.


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Une victoire instrumentalisée

Il faut dire que le Premier ministre israélien n’a pas manqué d’instrumentaliser la victoire de son pays, déclarant, quelques heures à peine après le triomphe de la chanteuse Netta, que le prochain concours se déroulerait à Jérusalem. Sa ministre de la Culture, Miri Regev, souvent décriée pour son patriotisme excessif, en a même fait un point d’honneur. « Je pense personnellement que si l’Eurovision n’a pas lieu à Jérusalem, il serait injuste d’y investir autant d’argent public. C’est notre capitale, et nous ne devrions pas avoir honte de cela », insiste-t-elle.

Pour accueillir ce show musical qui promet d’attirer les projecteurs du monde entier, les autorités israéliennes rêvent d’une soirée d’anthologie au stade Teddy, pouvant accueillir près de 32 000 spectateurs. Elles s’apprêtent également à débourser 40 millions d’euros, dont un peu plus d’un quart doit être reversé à l’Union européenne de Radio-Télévision (UER), principal diffuseur dans le monde d’événements sportifs et culturels, à l’instar de l’Eurovision.

Tenir l’Eurovision  à Jérusalem reviendrait à légitimer l’occupation israélienne et ses pratiques, s’est insurgé Mahmoud Abbas

Problème : les dirigeants de l’instance européenne, établie en Suisse, auraient expressément demandé à ce que la compétition ne se déroule pas dans un « lieu conflictuel ». Or Jérusalem, malgré le récent transfert de l’ambassade américaine par Donald Trump, est loin de faire consensus et d’être reconnue comme la capitale de l’État juif. « Y tenir l’Eurovision reviendrait à légitimer l’occupation israélienne et ses pratiques, en particulier la judaïsation de la Ville sainte », s’est insurgé le président palestinien, Mahmoud Abbas.

D’autres ont déjà lancé une énième campagne de délégitimation d’Israël. En Islande, 25 000 personnes ont signé une pétition demandant que l’événement soit déplacé dans un autre pays, « en raison des violations des droits de l’homme exercés contre le peuple palestinien ». En Irlande, en Suède et au Royaume-Uni, plusieurs personnalités et formations politiques ont appelé au boycott. L’UER, soucieuse d’éviter un scandale, peut-elle retirer à l’État hébreu l’organisation du concours ? « Nous appelons les fans à ne pas réserver de billets d’avion trop tôt et à surveiller les annonces sur nos chaînes officielles », a prévenu le groupe sur son site internet, déclenchant une panique auprès des fans israéliens.

D’autres villes candidates

Ces menaces ont porté leurs fruits, aidées sans doute par le camouflet qu’a constitué pour Israël, début juin, l’annulation du match de football contre l’Argentine, initialement programmé dans la ville portuaire de Haïfa et que les responsables israéliens, Miri Regev en tête, avaient tenté de faire jouer à Jérusalem, entraînant des pressions palestiniennes sans précédent sur Lionel Messi et ses coéquipiers.

Par voie de communiqué, Benyamin Netanyahou a affirmé que son cabinet ne comptait plus s’immiscer dans l’organisation du concours, laissant penser que sa tenue à Jérusalem n’était plus une condition absolue. Deux autres villes sont candidates, dont Tel-Aviv, qui s’impose pour nombre d’observateurs comme une évidence. « C’est là que l’Eurovision doit se dérouler, clame la chanteuse et activiste israélienne Noa. L’Eurovision est une fête, ce n’est pas de la politique. Quand il y aura la paix, nous pourrons l’organiser à Jérusalem. »

Reste, toutefois, un ultime obstacle à surmonter : la réticence de certains dignitaires religieux juifs. Le grand rabbin de Jérusalem, Arye Stern, estime que l’éventuelle tenue du concours musical un samedi soir, jour sacré du shabbat, est une profanation. « Il faut éviter un ­déshonneur », a-t-il écrit dans une lettre adressée au gouvernement. De son côté, la mairie de Jérusalem s’oppose à ce que des répétitions soient organisées le vendredi, mais veut croire que la question du shabbat ne l’empêchera pas d’organiser la ­compétition. La décision de l’UER devrait être prise en septembre.


Le boycott des pays arabes

Contrairement aux idées reçues, l’Eurovision n’est pas un concours européen. La compétition est ouverte à tous les membres de l’Union européenne de Radio-Télévision (UER), qui regroupe 73 médias publics de 56 pays, dont le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Libye, l’Égypte et la Jordanie. En 63 ans d’existence, pourtant, un seul d’entre eux y a participé : le Maroc, en 1980, avec Samira Bensaïd, arrivée avant-dernière. La présence d’Israël pose problème aux télévisions arabes, car la réalisation de la cérémonie est fournie clé en mains. Et le règlement est strict : l’intégralité du concours doit être diffusée sans censure aucune. Une exigence impossible à tenir.

En 1978, par exemple, la plupart des médias arabes avaient diffusé des spots publicitaires durant la prestation israélienne. Le pays avait malgré tout fini par l’emporter. La télévision jordanienne avait alors préféré couper la transmission avant la fin de la cérémonie, annonçant ensuite la victoire de la Belgique… pourtant arrivée deuxième. Le Liban, qui devait signer ses débuts dans l’Eurovision en 2005, a préféré renoncer, arguant que sa Constitution interdisait la promotion de produits venus d’Israël, même culturels.

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