Politique

Tunisie – Abdelmajid Charfi, islamologue : « Dépasser la lecture littéraliste du Coran »

Abdelmajid Charfi est un universitaire tunisien spécialiste de la civilisation et de la pensée islamiques. Professeur émérite à l'université de Tunis, il entend analyser le texte coranique de l'intérieur avec le regard et les outils intellectuels d'un homme du XXIe siècle. Le 15 décembre 2015, il est élu à la présidence de l'Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts, Beit El Hikma. © Nicolas Fauque/www.imagesdetunisie.com

Alors que Béji Caïd Essebsi doit annoncer dans les prochains jours un projet de loi sur les libertés et l’égalité, rencontre avec Abdelmajid Charfi, islamologue, membre de la Commission des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe) et président de l’académie Beit al-Hikma.

Jeune Afrique : Comment la Colibe gère-t-elle la dimension religieuse de ces questions de société ?

Abdelmajid Charfi : Notre démarche vise à aligner une loi fondamentale récente avec un arsenal législatif plus ancien. Aussi, le travail s’est effectué à partir de la Constitution et des conventions internationales. Aucune référence religieuse n’est faite dans le texte, mais dans l’introduction nous avons rappelé à ceux qui sont contre tout changement que, dans l’islam et son histoire, il y a toujours eu un mouvement en faveur d’un effort de réflexion, l’ijtihad, qui dépasse la lecture littéraliste.

L’aspect religieux est volontairement marginal dans le rapport. Il figure dans l’introduction pour neutraliser, un tant soit peu, les détracteurs. Mais la religion n’est pas uniquement le fait des contemporains du Prophète. Le message prophétique s’adresse à tous quelles que soient les circonstances. Il faut l’interpréter en fonction des nouvelles valeurs qui sont celles de la modernité, dont la liberté, la responsabilité personnelle et l’égalité.


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Pourquoi les zitouniens et les salafistes sont contre le projet de la Colibe ?

La position des zitouniens et des représentants de l’institution religieuse de façon générale est celle d’un clan conservateur. Ils mènent comme toujours un combat d’arrière-garde aussi bien avec leur position à l’encontre de l’abolition de l’esclavage, du penseur réformiste Tahar Haddad ou du Code du statut personnel (CSP). C’est une tendance normale au vu de leur formation. Ayant horreur du changement, ils s’attachent à maintenir la situation actuelle ou, pire, à envisager un retour en arrière, vers une société discriminatoire et absolutiste. Ils sont nostalgiques d’un temps où ils avaient une influence sur le cours des événements, ce qui n’est plus le cas. Ils défendent des intérêts moraux et matériels, et pas uniquement des valeurs religieuses. Ils n’acceptent pas de n’être plus qu’une voix parmi d’autres.


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Les sociétés arabo-­musulmanes semblent réfractaires au changement de statut des femmes…

Elles ne constituent pas un tout homogène. La femme yéménite n’est pas la femme tunisienne. Cette dernière a obtenu le droit de vote avant ses consœurs suisses. Tout est une question de circonstances, favorables ou défavorables. Il y a le patriarcat, les conditions économiques, la participation de la femme à l’espace public et à la vie économique… Tous ces facteurs interviennent, sans compter, bien sûr, l’idéologie religieuse. Malheureusement les pétrodollars ont un impact négatif dans notre société et en freinent l’évolution normale. Sans cette propagande financée par des régimes anachroniques du Golfe et distillée par les chaînes satellitaires, et la défaillance de l’enseignement en Tunisie, qui ne forme pas à l’esprit critique et ne donne pas les outils d’émancipation, la Tunisie aurait beaucoup moins de difficultés à faire évoluer sa législation en faveur de la liberté et de l’égalité.

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