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Politique

Maroc : la jeunesse, un atout qui échappe encore au royaume

Étudiants de la faculté Ben M’sik de Casablanca. © Camille Millerand/Divergence

Acteurs clés du changement, les 15-34 ans représentent un tiers de la population. Si moult rapports ont souligné l’urgence de les placer au cœur des stratégies de développement, la croissance ne leur profite toujours pas. Le royaume peut-il se passer plus longtemps de ce formidable atout qu’est la jeunesse ?

« Fais attention ! Ne cours pas près du bord, tu risques de glisser ! » Cet avertissement, Aziz, 20 ans, le répète à longueur de journée aux bambins trottinant près de la piscine de la résidence où il officie comme maître-nageur. « Entre ma paie, les pourboires et deux ou trois cours de natation aux enfants, je gagne jusqu’à 300 dirhams (27 euros) les bonnes journées », confie l’étudiant en physique-chimie.

Il a décroché ce job d’été grâce à son frère, gardien dans cette luxueuse copropriété de Bouznika, à mi-chemin entre Rabat et Mohammedia. « La plupart de mes amis passent leurs journées à fumer des joints au café du village, envoûtés par les images des chaînes musicales arabes, ou, au mieux, à vendre des fruits sur la route côtière pour gagner au bout du compte une centaine de dirhams », poursuit le jeune homme.

Aziz est conscient de représenter une hérésie statistique. Selon les derniers chiffres du ministère de la Jeunesse et des Sports, sur les 11,7 millions de Marocains âgés de 15 à 34 ans (soit un tiers de la population), 82 % n’exercent aucune activité, 50 % ont des revenus qui sont parmi les plus bas du pays et 75 % ne bénéficient d’aucune couverture médicale. Des données qui en disent long sur les problèmes de chômage, de sous-emploi et de précarité dont souffre une bonne partie de cette tranche d’âge, devenue une véritable bombe à retardement.

De l’or changé en plomb

Pourtant, la jeunesse de sa population a souvent été présentée comme un atout pour un royaume quasi dépourvu de ressources naturelles, où la valeur ajoutée ne se crée que par la force de travail. Depuis une vingtaine d’années, une kyrielle d’études se sont succédé pour souligner tout le potentiel que recèle cette jeunesse. Ainsi, en 2006, le « Rapport du cinquantenaire » (de l’indépendance) appelait déjà à agir sans attendre.

« L’enjeu de cette fenêtre d’opportunité démographique est capital pour notre pays, qui devrait en tirer pleinement profit en mettant au travail les cohortes de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché de l’emploi. Si tel n’est pas le cas, la population marocaine vieillira inéluctablement à un rythme plus rapide que sa capacité à créer de la richesse », soulignait le document, piloté par feu le conseiller royal Abdelaziz Meziane Belfqih.

Il faut croire que le royaume est passé à côté de cette « opportunité démographique ». Les stratégies publiques lancées depuis n’ont jusqu’à présent pas produit l’effet escompté. En août 2012, le roi Mohammed VI dressait cet amer constat : « Les performances atteintes ne sont pas à la hauteur des ambitions et des attentes des jeunes. »


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Il appelait par ailleurs à la mise en place d’une « stratégie globale qui mettrait fin à la dispersion des prestations fournies actuellement à notre jeunesse et à l’adoption d’une politique intégrée qui associe, dans une synergie et une convergence, les différentes actions menées en faveur des jeunes ». Cinq ans plus tard, dans son discours du 20 août 2017, le souverain faisait presque le même constat : « En dépit des efforts consentis, la situation de nos jeunes reste insatisfaisante. »

Malgré cet appel royal, les politiques publiques en faveur des jeunes sont encore balbutiantes. Même le fameux Conseil consultatif de la jeunesse et de l’action associative, prévu par la Constitution de 2011, tarde à voir le jour, bloqué dans les méandres du circuit législatif. « De toute façon, ce n’est pas une nouvelle institution qui va régler nos problèmes », remarque Aziz, dont les parents avaient son âge en 1991, quand Hassan II avait instauré un Centre national de la jeunesse et de l’avenir (CNJA) censé, déjà, assurer un meilleur avenir à la nouvelle génération.

Conscience politique

L’échec des initiatives prises par l’État pour tenter de corriger ces dysfonctionnements renforce un sentiment de méfiance vis-à-vis de l’action politique. Actuellement, seulement 1 % des jeunes Marocains adhèrent à un parti.

Un désintérêt qui s’explique notamment par la mauvaise expérience vécue par certains nouveaux engagés, au lendemain de la loi électorale de 2012 ayant instauré une liste nationale de 30 sièges pour les moins de 40 ans aux élections législatives. Beaucoup ont déchanté lors du scrutin de 2016. « Dans mon ancien parti, la liste des jeunes avait cette particularité d’être monnayable : jusqu’à 3 millions de dirhams pour être désigné tête de liste », confie un ex-membre actif de l’organisation de jeunesse d’une formation membre du gouvernement.


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N’être ni militant ni élu d’un parti ne veut pas pour autant dire ne pas avoir de conscience politique ou de volonté de s’engager dans la vie de la nation. D’ailleurs, 15 % des jeunes Marocains sont membres d’une association.

Ce n’est pas le cas d’Aziz, qui parvient malgré tout à formuler sa sensibilité politique en trois points : « Oui, je suis pour la campagne de boycott même si je ne bois jamais de Sidi Ali. Oui, j’ai entendu parler du Mouvement du 20-Février et de la manière dont le Makhzen l’a réduit au silence. Et, oui, je pense que les condamnations contre les jeunes du Rif sont injustes, c’est même haram », lance-t-il, avant de s’interrompre pour interpeller une fillette : « Ne cours pas près du bord, tu risques de te faire mal ! » Et, les yeux dans le bleu du bassin, d’ajouter en aparté : « C’est valable aussi pour le bled, non ? »

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