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Économie

Maroc – Salaheddine Mezouar : « Nos jeunes doivent savoir qu’un échec n’est pas une fatalité »

Salaheddine MEZOUAR, patron du parti RNI (Rassemblement national des indépendants). Le 21 mai 2013. Maroc, Rabat Photo de Hassan Ouazzani pour JA © Hassan OUAZZANI pour JA

Salaheddine Mezouar, le président de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), présente ses objectifs pour doper la création d’emplois, un défi qu’il souhaite voir relevé au niveau régional.

Avec plus de 75 % des suffrages, Salaheddine Mezouar, 64 ans, a été élu haut la main, le 22 mai, à la tête de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM). La candidature de l’ancien ministre de l’Industrie (2004-2007), des Finances (2007-2012), puis des Affaires étrangères (2013-2017), qui fut président du Rassemblement national des indépendants (RNI) de 2010 à 2016, avait été un temps critiquée.

Mais, comme il l’avait annoncé, le nouveau patron des patrons, une fois élu, a démissionné de son parti et promis de garder ses distances avec la politique pour préserver l’indépendance de la CGEM. Alors que son équipe et lui-même sont en train de prendre leurs marques dans les bureaux de l’organisation, à Casablanca, Salaheddine Mezouar apporte quelques précisions sur sa feuille de route et ses objectifs. Notamment pour doper la création d’emplois, un défi qu’il souhaite voir relevé au niveau régional.

Jeune Afrique : Avez-vous pu rencontrer le chef du gouvernement, Saadeddine El Othmani, depuis votre élection ?

Salaheddine Mezouar : Nous avons eu un premier contact avec lui. Ce n’était pas une réunion formelle. Nous avons échangé nos points de vue sur diverses questions. Nous lui avons aussi fait part de notre démarche et de notre feuille de route. Il sait que notre programme a l’ambition, entre autres, de mettre en place le pacte pour la croissance et l’emploi. Notre première rencontre officielle se fera d’ailleurs précisément autour de ce point.

Que proposez-vous pour résorber le chômage ?

Nous avons besoin d’accentuer l’ouverture de notre économie et sa diversification, tout en accompagnant et en restructurant ses secteurs historiques. Dans notre programme, nous militons pour que l’ensemble des secteurs profite des mêmes mesures. C’est-à-dire que ce que nous avons accordé aux « nouveaux métiers » doit être généralisé, pour que les autres en bénéficient également. En outre, notre pays dispose d’un potentiel de développement territorial énorme.

Nous voulons créer un rapprochement entre le secteur privé et les initiateurs des programmes de développement régional

Nos sources de croissance se trouvent, aussi, dans les régions. Au cours des trois années de notre mandat, nous voulons créer un rapprochement entre le secteur privé et les initiateurs des programmes de développement régional. C’est de cette façon que l’on parviendra à répondre à la problématique de l’insertion des jeunes dans le monde du travail. Il ne faut pas non plus oublier d’accompagner l’innovation et l’entrepreneuriat chez les jeunes, car c’est primordial pour la création d’emplois.


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Sur l’année écoulée, on recense plus de 8 000 entreprises en défaillance. Un triste record qui n’encourage pas l’entrepreneuriat. Comment rassurer des jeunes qui ont ce chiffre en tête ?

C’est un chiffre qui nous interpelle, en effet. Et il nous rappelle qu’il faut instaurer des mesures pour aider ces entreprises en difficulté. Le plus inquiétant est que, derrière chaque défaillance ou faillite, il y a des emplois menacés. Cela dit, il est normal que des entreprises ferment. Il faut aussi que nos jeunes sachent qu’un premier échec n’est pas une fatalité et qu’il faut persévérer. C’est de l’apprentissage, ce chiffre ne doit pas leur faire peur.

Généralement, ce sont les difficultés financières qui entraînent ces défaillances. Dans notre programme, nous avons intégré la création d’un fonds de garantie, pour les besoins en fonds de roulement, afin de redonner de l’oxygène à ces entreprises. Quand j’étais au ministère des Finances, j’avais mis en place un fonds similaire qui avait bien fonctionné. Ce type d’instrument doit être créé par le gouvernement mais géré par la Caisse centrale de garantie. De leur côté, les entreprises doivent répondre à un certain nombre de critères afin de pouvoir en bénéficier.

Quels enseignements retenir de l’ampleur du mouvement de boycott lancé le 20 avril à l’égard de trois marques ? Peut-on prévenir ce genre de phénomène ?

La plus grande leçon à en tirer est que l’entreprise doit être beaucoup plus visible et bien plus investie dans son engagement citoyen. C’est ce qui peut réconcilier les consommateurs avec les marques. On aimerait que les règles de régulation fonctionnent et que les instances constitutionnelles qui en ont la charge puissent jouer leur rôle.

La réactivation du Conseil de la concurrence est primordiale, et ce qui s’est produit justifie encore plus ce besoin. J’en ai d’ailleurs parlé avec le chef du gouvernement lors de notre rencontre. Et le gouvernement y pense aussi.

Le boycott ne doit plus être considéré comme un phénomène passager. La CGEM peut jouer un rôle de médiation avant que les crises ne prennent une telle ampleur

Quel rôle la CGEM peut-elle jouer face à une telle campagne ?

Il faut prendre au sérieux ce mouvement inédit au Maroc. Le boycott est une donnée qu’il faut désormais intégrer, et on ne peut plus le considérer juste comme un phénomène passager. Au sein de la CGEM, il est primordial d’avoir une équipe de veille et de gestion de crise. Une organisation comme la nôtre est tenue de défendre les intérêts des entreprises et, bien évidemment, l’emploi. Elle peut jouer un rôle de médiation pour notamment éviter que, par incompréhension ou par réaction, les crises ne prennent une telle ampleur.


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L’exécutif va bientôt s’atteler à la préparation de la loi de finances. Qu’allez-vous demander ? Et quelles sont les principales attentes des patrons ?

L’ancienne équipe avait travaillé sur un certain nombre de mesures qu’elle a adressées à la DGI [Direction générale des impôts], qui, depuis, a eu le temps de les étudier. Nous allons donc en discuter avec ses services très prochainement. Lors de notre tournée pour préparer l’élection à la présidence de la Confédération, nous avons demandé aux entreprises, dans les différentes régions, quels étaient leurs besoins et leurs priorités.

Les problématiques qui reviennent le plus souvent sont celles du financement, du remboursement de la TVA et des délais de paiement trop importants [le 10 juillet, le ministre des Finances, Mohamed Boussaid, a d’ailleurs reçu les représentants du secteur privé, dont ceux de la CGEM, pour le lancement officiel de l’Observatoire des délais de paiement, créé fin 2017, NDLR]. Par ailleurs, l’économie marocaine souffre énormément des importations frauduleuses qui perturbent le marché et déstabilisent les entreprises structurées. Nous souhaitons proposer quelques mesures pour y remédier.

Vous avez vous-même été chargé du portefeuille des Finances et allez négocier avec Mohamed Boussaid, qui a été votre collègue au RNI. Est-ce un avantage ?

C’est un atout pour nous deux. D’abord parce que nous nous connaissons bien, mais aussi parce que l’on va parler le même langage. Je connais les réalités et les contraintes de l’élaboration d’une loi de finances. Cela dit, aucune de nos requêtes ne sera coûteuse pour le budget de l’État ni ne demandera beaucoup au gouvernement, si ce n’est de garantir une bonne gestion de trésorerie. Mais, pour le moment, nous n’avons pas encore abordé les questions de réforme structurelle. Ce jour-là, il y aura un débat entre nous.


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Mon profil d’ancien politique, va procurer au patronat davantage de force, de capacités de négociation et d’anticipation

On a l’habitude de voir un ancien président de la CGEM sauter le pas pour se lancer dans la politique, jamais le contraire. Votre élection est d’ailleurs une première. Comprenez-vous que certains aient mal perçu votre candidature ?

Pour moi, la volonté de mettre l’accent sur l’indépendance de notre Confédération est une chose, rejeter le politique en est une autre. Créer une fracture dans le discours avec le monde politique est en effet dangereux, parce que la CGEM a besoin des politiques et que le contact n’est jamais rompu entre ces derniers et les milieux économiques.

Les Marocains doivent aussi savoir que j’étais dans l’entreprise avant de rejoindre la sphère politique [notamment, de 1991 à 2004, au sein du groupe textile espagnol Tavex, dont il a dirigé la filiale à Settat, Settavex, ndlr]. Je pense au contraire que ce profil d’ancien politique, qui colle parfaitement au temps présent, va procurer au patronat davantage de force, de capacités de négociation et d’anticipation.

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