Culture

Voyage : l’Amitié, un hôtel chargé d’histoire à Bamako

L'hôtel de l'Amitié à Bamako. © © Gilles Okama

À travers l’histoire de l’établissement de luxe, ouvert officiellement en 1977, c’est celle du Mali indépendant que l’on peut retracer.

Du haut du seizième et dernier étage de l’hôtel Amitié, une vue sur toute la capitale à couper le souffle s’offre au visiteur. Au loin s’élèvent les collines de Koulouba et de Lassa. En contrebas, le fleuve Niger serpente lentement jusqu’à l’horizon, enjambé par les deux ponts qui mènent à la rive sud. Tout autour, les quartiers périphériques, bouillonnants, s’étirent à perte de vue.

Érigé en plein centre-ville, à quelques encablures du fleuve, l’Amitié a longtemps fait figure de référence de l’hôtellerie malienne, avant de se voir concurrencer, au tournant du xxie siècle, par de nouveaux établissements : l’Azalaï, le Radisson Blu ou, plus récemment, le Sheraton. Avec son architecture rectiligne, son immense hall et sa vaste piscine en forme de cœur bordée de palmiers, le palace quarantenaire a conservé un charme désuet.

On y imagine sans peine les débuts de soirée autour du grand bar en bois, où les clients sirotaient un verre en écoutant l’orchestre de salsa ou de rumba qui s’y produisait toutes les semaines. Ou encore, derrière la réception, les petits casiers de bois avec les numéros de chambre qui permettaient aux pensionnaires de poser leurs clés et de recevoir leurs messages du jour avant de grimper dans l’un des trois ascenseurs.

Dans le patrimoine national malien

Plus qu’un hôtel, l’Amitié est aujourd’hui un élément du patrimoine national malien. Car ses murs racontent une partie de l’histoire mouvementée du pays. Retour au début des années 1960, juste après l’indépendance.

Le Mali de Modibo Keïta et l’Égypte de Gamal Abdel Nasser se rapprochent au sein du mouvement des pays non alignés. Le raïs égyptien, désireux d’aider son homologue panafricaniste – mais aussi, selon certains, de répondre à la construction de l’hôtel Ivoire par les Israéliens à Abidjan –, fait don au Mali d’un établissement de standing international.

Pour les deux dirigeants tiers-mondistes, il s’agit également de doter Bamako d’un hôtel suffisamment grand pour accueillir les délégations de sportifs devant participer aux Jeux africains prévus en 1969.

Les travaux débutent en 1965. Des entreprises égyptiennes sont chargées du gros œuvre tandis que des sociétés maliennes gèrent les finitions, le mobilier en bois, la décoration ou encore les fournitures en cuir. Deux ans plus tard, alors que le chantier est déjà bien engagé, la guerre des Six-Jours éclate entre l’Égypte et Israël. À Bamako, le projet est mis entre parenthèses. Le coup d’État de Moussa Traoré contre Modibo Keïta, en 1968, puis la terrible sécheresse qui frappe le Mali au début des années 1970 relèguent ensuite ce rêve de grand hôtel à l’arrière-plan des priorités nationales.

Un nouveau palace de 191 chambres

© Gilles Okama

Il ne reprendra corps qu’au milieu de la décennie, grâce à un accord de coopération avec l’Allemagne qui permettra de financer les derniers travaux. L’Amitié – baptisé ainsi en hommage à l’amitié entre le Mali et l’Égypte – ouvre officiellement en 1977. « C’était l’hôtel de référence à Bamako. Nous faisions tout pour qu’il soit le plus rayonnant possible », se rappelle Almamy Ibrahima Koreissy, ancien commissaire national au tourisme.

Le nouveau palace de 191 chambres est exploité par la société hôtelière française UTH – qui deviendra par la suite Sofitel. Très vite, il devient l’endroit à fréquenter dans la capitale. Hommes d’affaires en costume-cravate, touristes occidentaux en route vers Tombouctou ou encore familles de la bourgeoisie bamakoise s’y croisent dans une ambiance décontractée. Le soir et le week-end, tous se massent autour de la piscine ou s’attablent au restaurant extérieur – sur les trois que compte l’hôtel –, protégé de la chaleur par de grandes paillotes. Les enfants, eux, barbotent entre deux éclats de rire dans le petit bain.

Dans les couloirs, serveurs, grooms et vendeurs de babioles virevoltent pour satisfaire cette clientèle huppée. Au fond du jardin verdoyant se niche un golf de neuf trous. Ceux qui préfèrent se faire une toile peuvent aller au cinéma, au sous-sol, où la discothèque sera rapidement relocalisée pour des questions de sécurité après avoir un temps trôné au dernier étage de l’hôtel.

Des sommets régionaux ou internationaux

Avec l’Amitié, Bamako peut enfin organiser des sommets régionaux ou internationaux. Les présidents, ministres ou personnalités de haut niveau de passage au Mali y posent leurs bagages. Ils sont ainsi nombreux à avoir dormi dans une de ses trente suites VIP. Certains bénéficient d’attentions particulières, tel l’ex-président sénégalais Abdou Diouf, pour lequel les employés de l’hôtel font installer un sommier spécial, adapté à sa grande taille.

Plus récemment, en janvier 2017, plusieurs chefs d’État du continent venus assister au sommet Afrique-France y séjournent, comme le Guinéen Alpha Condé ou le Burkinabè Roch Marc Christian Kaboré. L’Amitié a par ailleurs été parfois au cœur de l’histoire, par exemple en juillet 1989, quand il abrita une rencontre déterminante entre Hissène Habré et Mouammar Kadhafi pour tenter de régler l’interminable guerre entre le Tchad et la Libye.

De nouveau ouvert aux clients

© Gilles Okama

En 1998, le « Guide » libyen, qui investissait à tour de bras dans les pays sahéliens, rachète l’Amitié à travers la société Laico. Cette décision est alors perçue comme un geste des autorités maliennes envers Kadhafi, alors que les chaînes hôtelières Accor et Sheraton étaient intéressées. L’hôtel traversera les années 2000 sans encombre, jusqu’au coup d’État contre le président Amadou Toumani Touré, en 2012. La grave crise politico-sécuritaire qui s’ensuit et la guerre contre les groupes jihadistes dans le Nord feront chuter son taux de fréquentation.

À partir de mi-2013, l’Amitié est réquisitionné par l’ONU pour y loger la mission de maintien de la paix la Minusma. Pendant trois ans, l’établissement prendra des allures de camp militaire, avec des hommes et des femmes en treillis venus des quatre coins du monde pour servir la bannière bleue des Nations unies. Soldats bangladais, sous-officiers hollandais et autres officiers burkinabè y transitaient avant de « monter » dans le Nord. Devant l’entrée se tenaient des blindés blancs siglés UN, mitrailleuses prêtes à l’emploi, au cas où. Mi-2016, la Minusma est priée de plier bagage à l’approche du sommet Afrique-France.

Depuis, l’Amitié est de nouveau ouvert aux clients, mais les sacs de sable, les barbelés et les portiques de sécurité sont restés. Témoins du passage de l’ONU, ils rappellent surtout que le parfum d’insouciance qui flottait sur les lieux il y a quelques décennies n’est plus qu’un lointain souvenir.

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