Politique

Tunisie : le patrimoine urbain menacé de destruction

Galeries et colonnesde la cour de la grande mosquée Jamaa Ez Zitouna. © nicolas fauque/Corbis via Getty Images

Est-il possible de concilier la protection du patrimoine et celle des habitants ? Non, semble répondre l’État, qui prévoit de détruire plusieurs milliers de bâtiments.

En octobre 2017, un immeuble s’effondrait à Sousse, faisant six morts et quelques blessés. En cause : un chantier mitoyen qui avait fragilisé la structure de cette construction des années 1920. Immédiatement, le ministère de l’Équipement, de l’Habitat et de l’Aménagement du territoire s’emparait du drame. Et élaborait un projet de loi pour détruire les immeubles menaçant ruine, dits IMR. Il y en aurait 5 000 sur tout le territoire tunisien.

Pour étayer ses arguments, le ministère diffusait une vidéo alertant sur l’imminence du danger. Une approche « douteuse et précipitée » selon l’association Édifices et Mémoires, qui a lancé en 2015 la campagne « Winou el patrimoine ? » (« Où est le patrimoine ? ») pour la revalorisation du capital architectural tunisien en péril. L’organisation tourne à la dérision la vidéo du ministère en reprenant les mêmes images assorties d’un texte valorisant l’héritage urbain.

Expropriations et démolitions

S’engage alors un bras de fer. Et le projet de loi, avalisé par le Conseil des ministres, n’alarme ni le Tourisme ni les Affaires culturelles, bien qu’ils soient concernés par le patrimoine urbain national. Le texte confère pourtant à l’Équipement un pouvoir discrétionnaire sur le bâti, y compris les monuments historiques ou à valeur culturelle, classés ou protégés. Il prévoit notamment des expropriations immédiates et des décisions de démolition prises en quatre semaines, sans donner aucune chance de survie aux édifices.

Légalement, il entre en contradiction avec le Code du patrimoine en vigueur depuis 1993, qui privilégie la sauvegarde et la réhabilitation des IMR à leur démolition. Et qui confie à la Culture, et aux institutions sous sa tutelle, la mission de protéger les sites et les monuments.

Le projet de loi occulte les expériences réussies de réhabilitation, qui ont apporté une plus-value culturelle et commerciale à des zones historiques en décrépitude. La requalification de l’avenue Bourguiba à Tunis, la réhabilitation du quartier andalou, des rues Sidi-ben-Arous et Dar-el-Jeld dans la médina, les interventions de sauvegarde à Kairouan et les quatre prix Aga Khan d’architecture obtenus par la Tunisie en sont autant d’exemples.

Le projet Oukalas, conduit par l’Association de sauvegarde de la médina en coordination avec la municipalité de Tunis, avait, lui, bénéficié à 500 familles, qui ont eu accès à un fonds pour acheter et restaurer leurs habitations selon les normes. Mais l’État n’a pas pris le relais pour renouveler l’expérience.

Un scandale et une spoliation de notre histoire, s’insurge Achraf Achour, doctorante en urbanisme

La société civile, elle, ne désarme pas. Des pétitions circulent. Et les associations ont été reçues à l’Assemblée, où l’examen du projet de loi a été suspendu malgré la pression du ministre, qui craint qu’un remaniement ne change la donne.

« Nous avons présenté un état des lieux, appelé à classer plus d’édifices, proposé des incitations, et rappelé que le périmètre autour des zones classées est également protégé », relate un membre de l’association Patrimoine 19-20. « Après des années de militantisme pour le patrimoine, on ne va pas se laisser faire par une telle loi, sinon on est fichus », assène un directeur de l’Institut national du patrimoine (INP), qui affirme n’avoir pas été associé à la rédaction du texte.

Les experts et les associations de sauvegarde s’étonnent, eux aussi, de ne pas avoir été consultés. Ce projet fou, disent-ils, éradiquerait pas moins de 70 % de l’hyper­centre de Tunis, comptant la vieille ville, ses faubourgs et la ville européenne édifiée durant la période coloniale.

Au national, le texte éliminerait tout le legs architectural andalou, art déco, rococo et liberty qui donne ce cachet particulier aux centres de Tunis, Bizerte ou Sousse. Des pépites irremplaçables selon certains, une déflagration urbaine pour d’autres. « Un scandale et une spoliation de notre histoire, s’insurge Achraf Achour, doctorante en urbanisme. Amputées d’un patrimoine précieux, nos villes vont être défigurées. »

Une offensive immobilière

« Tout cela pour laisser les mains libres aux spéculateurs immobiliers et aux lobbies fonciers dans nos centres-villes », accuse Adnène Ben Nejma, membre de l’Ordre architectes de Tunisie (OAT), pour qui l’argument de « protéger la population » relève du prétexte.

Car la rareté du foncier, couplée à une crise du logement, conduit à l’envolée du prix du mètre carré en centre-ville : pas moins de 3 000 dinars (969 euros) au centre de Tunis et de 3 800 dinars à Carthage. De quoi attiser toutes les convoitises. Les spécialistes évoquent une offensive immobilière sans précédent sur la Petite Sicile et le Passage, deux quartiers centraux de la capitale.


L’héritage phénicien en péril

L’affaire dure depuis plus de vingt ans. Inscrit au patrimoine de l’Unesco, le parc archéologique de Carthage est en principe intouchable. Sous la présidence Ben Ali, des parcelles avaient été déclassées et mises à disposition de proches, notamment à Bir Ftouha.

À la chute du régime, en 2011, les riverains de Carthage et amoureux du site ont signalé des dépassements. Mais, faute de plan de protection de mise en valeur (PPMV), difficile de se faire entendre auprès des autorités de tutelle, de la municipalité et de l’Institut national du patrimoine (INP), sous autorité du ministère des Affaires culturelles.

Excédée et impuissante face aux infractions, l’association Les Amis de Carthage a porté plainte auprès de l’Unesco contre le ministre des Affaires culturelles, Mohamed Zine El Abidine, pour ne pas avoir fait respecter le site comme patrimoine de l’humanité et zona non ædificandi. En mai 2018, un nouveau bâtiment de l’École de police a enseveli sous le béton la première muraille phénicienne, au bord des ports puniques. Une perte irrémédiable pour un pays qui revendique 3 000 ans d’histoire.

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