Agroalimentaire

Agroalimentaire : l’anacarde ivoirienne, une filière en crise

La Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial de noix de cajou depuis deux ans. © AFP

Chute des prix, demande en baisse, le secteur de la noix de cajou fait face à des difficultés sans précédent. Devant le désarroi des producteurs, les solutions peinent à émerger.

La filière de la noix de cajou, deuxième matière première de la Côte d’Ivoire en volume, après le cacao, est confrontée à sa première grande crise. La période d’incertitude a commencé lorsque les prix des contrats ont chuté drastiquement, passant d’une fourchette de 1 900 à 2 000 dollars (1 709 euros) la tonne l’an dernier à 1 200 dollars cette saison. Contrairement au cacao, qui est coté à Londres et à New York, le cajou ne possède pas de place de marché.

Les prix des contrats sont fixés à partir du mois de décembre précédant la campagne dans les deux principaux pays d’exportation, l’Inde et le Vietnam. Et cette année, la demande de noix de cajou y a fortement baissé, alors que les récoltes ont été bonnes dans tous les pays producteurs, en Asie et en Afrique. Il y a donc peu de chances que la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial depuis deux ans, puisse écouler les 750 000 t de noix attendues.


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Le Vietnam, principal importateur de l’anacarde made in Côte d’Ivoire, n’a importé que 126 998 t entre janvier et juin contre 195 074 t sur la même période en 2017. Les autres pays ont importé 288 175 t contre 385 658 l’année précédente.

Dès le mois d’avril, soit deux mois à peine après l’ouverture de la campagne de commercialisation, les exportateurs se sont retirés, entraînant l’arrêt des achats aux producteurs. Une tendance confirmée par le spécialiste Rongead dans son bulletin N’kalô de la fin de juin, qui constate que la commercialisation est pratiquement au point mort dans toute l’Afrique de l’Ouest. La perte de compétitivité de la filière ivoirienne, qui fait vivre trois millions de personnes, s’explique également par le renforcement de la fiscalité. Le droit unique de sortie (DUS), principale taxe de l’État sur les exportations, est passé de 10 F CFA par kg en 2017 (0,015 euro) à 89,25 F CFA cette année.


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En avril, le directeur général des impôts, Ouattara Sié Abou, avait justifié cette évolution, constatant que le secteur agricole, dont le poids représente environ 40 % de l’économie ivoirienne, était encore trop peu fiscalisé et qu’il faudrait y remédier dans les prochaines années.

Aléas climatiques et mauvaises conditions d’entreposages

« Nous perdons de l’argent depuis le début de la campagne. Le prix des contrats a baissé. En plus, la noix de cajou originaire de Côte d’Ivoire est taxée en Inde (faute d’accord bilatéral entre les deux pays). Ce qui n’est pas le cas pour d’autres pays producteur », explique un influent exportateur qui a requis l’anonymat, ajoutant que la qualité des amandes a baissé en raison des aléas climatiques mais aussi des mauvaises conditions d’entreposage. En début de campagne, les producteurs ont conservé leurs noix plus longtemps qu’à l’habitude, espérant une remontée des prix qui ne s’est jamais produite.

Résultat, les 430 000 producteurs ivoiriens, principalement implantés dans le nord du pays, se retrouvent avec de nombreux stocks, sans aucun espoir de les vendre dans un bref délai, alors que la campagne tire à sa fin. En quelques années, cette culture est devenue dans ces régions la première source de revenus devant le coton.

Selon la Fédération nationale des producteurs de l’anacarde (Fenapaci), les réserves aux mains des paysans sont estimées à plus de 30 000 t, tandis que les acheteurs détiennent 40 000 t et que 190 000 t attendent dans les ports d’Abidjan et de San Pedro. Du jamais vu.

Encore peu nombreuses, les usines de transformation installées dans le pays ne parviennent pas à offrir un débouché alternatif (lire encadré) en raison de leurs coûts de production (salaires, énergie) encore supérieurs à leurs concurrents asiatiques.

« Cela bouillonne dans les régions productrices. Les paysans veulent se faire entendre en organisant des protestations. Certains prévoient de brûler leur récolte pour interpeller les autorités », explique Seydou Ouattara, un planteur localisé dans la région de Bondoukou, dans l’est du pays. Les pertes pour les paysans sont estimées à 60 milliards de F CFA, et pour l’État, à plus de 17 milliards de F CFA.

Le prix plancher bord champ obligatoire fixé à 500 F CFA/kg d’amandes n’est plus respecté. « Nous ne voyons pas de solutions à l’horizon. Les paysans sont prêts à brader leurs récoltes à vil prix pour se débarrasser des stocks, mais il n’y a pas d’acheteurs. Les prix varient entre 200 F CFA et 400 F CFA le kg », explique à Jeune Afrique Bamba Adama, le président de la Fenapaci, qui révèle que la Côte d’Ivoire n’a exporté pour le moment que 400 000 t.

Des chiffres qui contrastent avec ceux du Conseil du coton et de l’anacarde (CCA), l’organe public de gestion et de régulation de la filière, qui estime à 600 000 t les amandes déjà exportées. Les acteurs du secteur pointent du doigt l’immobilisme du CCA, qui ne propose aucun accompagnement, encore moins un plan de sortie de crise.


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Peu d’engouement pour la transformation

Les ambitions d’Abidjan concernant la transformation locale de 100 % de la récolte à l’horizon 2020 apparaissent déconnectées de la réalité. En 2017, les industriels n’ont transformé que 6,6 % de la récolte ivoirienne soit 41 000 t. Cette année, seules quelque 78 000 t ont été réceptionnées pour un objectif de 115 000 t, alors que la capacité de transformation locale, qui a doublé depuis 2013, atteint 116 000 t aujourd’hui. Deux grands opérateurs, Olam, et Casa, du groupe IPS, dont les unités de transformation sont installées à Bouaké, contrôlent plus de 80 % de la transformation locale.

Depuis 2016, une mesure favorise la transformation locale. L’État verse 400 F CFA pour chaque kilogramme d’amandes produites et vendues, payés après que l’opérateur a financé l’achat et la transformation. En outre, un mécanisme de garantie appuyé par IFC (groupe Banque mondiale) les aide à investir et à préserver un fonds de roulement.

Le docteur Adama Coulibaly, directeur général du CCA, minimise ces critiques. « Le bémol de cette campagne de commercialisation, ce sont les prix offerts aux producteurs. Les trois dernières années, ils sont montés à 800, 900 voire 950 F CFA le kg d’anacarde dans certaines localités. Cette année, les prix sont tassés autour de 500/600 F CFA », explique le patron de la filière, en les surestimant sensiblement si l’on en croit les informations communiquées par les producteurs.

Pour mettre fin à la crise, le gouvernement a incité le CCA à acquérir des volumes à un prix « raisonnable », et surtout à améliorer le contrôle de la qualité et le stockage grâce à un système de tiers détenteurs lancé le 28 mai avec les sociétés Audit, Contrôle et Expertise (ACE), et CWT Commodities. « Ces entreprises vont pouvoir garder leurs magasins et la récolte des noix dans de bonnes conditions, le temps que les prix remontent », estime une source gouvernementale.


Le CCA débordé

Fondé en 2013, le Conseil du coton et de l’anacarde, piloté par Adama Coulibaly, est sous le feu des critiques des producteurs du fait de son attentisme. L’organisme dispose d’un fonds de réserve alimenté par un prélèvement de 3,5 F CFA/kg (soit environ 21 milliards F CFA chaque année) inutilisé à ce jour.

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