Diplomatie

[Analyse] Syrie : le temps, meilleur allié d’Assad

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Jihâd Gillon est journaliste à Jeune Afrique, il suit le Moyen-Orient et le Maghreb, plus particulièrement les nombreuses crises qui traversent la région, de la Libye aux pays du Golfe en passant par la Syrie.

Le président syrien Bachar al-Assad, en 2015. © AP/SIPA

Depuis l'arrivée au pouvoir des Assad en 1970, sept présidents français se sont succédés à la tête de l'Élysée. Et autant de stratégies différentes sur le dossier syrien.

La décision a surpris, pour ne pas dire choqué. « Plus de 50 tonnes de fret humanitaire français ont été ­acheminées vers la Syrie via un avion russe, dans la nuit du 20 au 21 ­juillet », a annoncé lundi le ministère français des Affaires étrangères. La France, au premier rang des États tenants d’une ligne dure face à Assad et aux opérations militaires russes en Syrie, tourne ainsi un peu plus le dos à la position ferme – mais inefficace – des prédécesseurs d’Emmanuel Macron. Se voulant pragmatique, ce dernier voit dans cette opération une façon de peser à nouveau sur l’épineux dossier syrien, en s’associant avec l’acteur international qui en tient toutes les cartes, ou presque : la Russie de Vladimir Poutine.

Du côté des ONG, la décision fait grincer des dents. On rappelle que les habitants de cette banlieue de Damas ont vécu ces dernières années sous les bombardements nourris des avions russes et syriens, avant de subir l’horreur d’attaques chimiques. Que l’aide humanitaire erratique qu’ils ont reçue après les combats a souvent été conditionnée à leur soumission. Accepter d’acheminer de l’aide sous le contrôle de l’armée russe, c’est risquer de légitimer l’extrême brutalité avec laquelle la Ghouta a été reprise.

C­oopération ouverte avec la Russie

Et le premier couac n’a pas tardé, révélé par le quotidien Libération. Alors que la distribution de la cinquantaine de tonnes de matériel français devait être supervisée par le bureau local des Nations unies, garantie que l’aide ne sera pas détournée, ce dernier nie dans un premier temps sa ­participation à l’opération et prétend même ne pas avoir été consulté sur les besoins des habitants. Dans ces conditions, le Croissant-Rouge syrien, contrôlé par le régime, aurait été seul à distribuer l’aide française…

Face au tollé, le bureau confirme mardi qu’il supervisera bien la distribution. Mais le malentendu en dit long sur les motivations, plutôt politiques que purement humanitaires, de l’Élysée. Il s’agit surtout d’un premier test du rapprochement entre Paris et Moscou sur le dossier syrien. Ainsi, de Sarkozy à Macron, la France a peu à peu baissé le ton et laissé aux oubliettes les admonestations musclées – il est vrai peu suivies d’effets – des débuts de la crise. Des menaces de punition, elle est passée à une ­c­oopération ouverte avec la Russie, principal soutien ­international de Bachar al-Assad.

Absence de continuité stratégique

L’incapacité de la France à fixer une ligne cohérente et conséquente sur le dossier syrien est une démonstration supplémentaire des avantages des régimes autoritaires sur les démocraties dans les relations internationales. Avec un chef d’État qui change tous les quatre ou cinq ans, difficile d’assurer une continuité stratégique, d’ambitionner des politiques visionnaires de long terme, en dépit d’administrations en place qui, elles, connaissent l’histoire et les subtilités des dossiers.

Difficile, aussi, de se lancer dans des opérations militaires sans tenir compte de son opinion, en général peu va-t-en-guerre. Et les sempiternelles « condamnations » indignées ne font pas une politique étrangère. Les régimes autoritaires ont le temps pour eux et parviennent sans trop de difficultés à faire accepter leurs choix de politique étrangère à leurs administrés.

Les Assad, au pouvoir depuis 1970

Pour s’en convaincre, il faut se pencher sur l’historique des relations franco-syriennes. Et de compter le nombre de ­présidents français depuis que les Assad ont mis la main sur le ­pouvoir en Syrie, en 1970 : pas moins de sept, de Pompidou à Macron. Ce dernier n’avait que 7 ans quand Hafez al-Assad accédait à la tête de l’État syrien. Jacques Chirac, désireux, après son élection, en 1995, de relancer la politique arabe de la France, appelait son homologue syrien « son frère », avant de geler les relations avec Damas après la chute du cabinet Hariri, au Liban, en 1998.

Puis de les réchauffer spectaculairement à la faveur de l’espoir suscité par ­l’arrivée au pouvoir du jeune Bachar en 2001… jusqu’à l’assassinat de « son ami » Hariri, en 2005. Après lui, Sarkozy, se faisant fort de mettre en place une ­coopération ­méditerranéenne, s’était démené pour sortir la Syrie de son isolement. Avant de comprendre, lui aussi, que les ­embrassades sur le perron de l’Élysée ne feraient pas changer les fondements d’un régime installé depuis près de cinquante ans. Les ­présidents français et leurs lubies passent, les Assad restent.

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