Politique

[Édito] Cameroun : le mystère Paul Biya

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Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Paul Biya lors du sommet UA-UE, le 29 novembre 2017 à Abidjan © Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA

Le suspense était insoutenable. Heureusement pour nos nerfs, il vient de prendre fin…

Toujours aussi laconique, Paul Biya a choisi Twitter et ses 280 caractères autorisés – et sans même prévenir son équipe de communication – pour annoncer, le 13 juillet, sa candidature. Du Biya dans le texte : « Chers compatriotes […], conscient des défis que nous devons ensemble relever […], j’accepte de répondre favorablement à vos appels pressants. Je serai votre candidat à la prochaine élection présidentielle. » À 85 ans, dont bientôt trente-six au pouvoir, le « Sphinx d’Etoudi » s’apprête donc à faire campagne (enfin, peut-être) pour obtenir (presque à coup sûr) un septième mandat.

Vice-doyen des chefs d’État africains, par l’âge comme par la longévité au pouvoir, Paul Biya demeure le grand timonier d’un pays dont la majorité des habitants n’en a pas connu d’autre. Dans ce nouveau chapitre de son interminable carrière, il reste fidèle à lui-même : indéchiffrable, inaudible, insaisissable et pourtant… omniprésent.

L’idée de connaître un destin semblable à ceux des Ben Ali, Moubarak, Kadhafi, Compaoré, Jammeh ou Mugabe ne semble pas l’effrayer

L’idée de connaître un destin semblable à ceux des Ben Ali, Moubarak, Kadhafi, Compaoré, Jammeh ou Mugabe ne semble pas l’effrayer. Tenter de le comprendre, c’est un peu partir à l’aventure en dériveur dans le triangle des Bermudes ! Cet homme éduqué et intelligent, qui est loin d’être dénué d’humour, a sans doute fait du Bréviaire des politiciens, du cardinal Jules Mazarin (1602-1661), son livre de chevet. Morceau choisi : « Entraîne-toi à simuler chacun des sentiments qu’il peut t’être utile de manifester, jusqu’à en être comme imprégné. Ne dévoile à personne tes sentiments réels. Farde ton cœur comme on farde un visage… » Traduction : « Simule, dissimule et ne te fie à personne. »


>>>  À lire – Cameroun : les troupes de Paul Biya s’organisent


Ces principes, il les a érigés en méthode de gouvernement. Du grand art. Comment un homme aussi souvent absent, distant et injoignable (sauf par quelques privilégiés) se débrouille-t-il pour être l’un des mieux informés du pays ? Parce que ce pays, il le connaît comme sa poche. À preuve, il peut même le diriger depuis une suite d’hôtel au bord du lac Léman, où il aime à séjourner de longues semaines chaque année. Depuis 2006, dans le cadre de l’opération Épervier, il a également donné, parfois à distance, l’ordre d’embastiller tout ce que le Cameroun comptait de barons.

Ces derniers, les Marafa Hamidou Yaya, Yves Michel Fotso, Jean-Marie Atangana Mebara et tant d’autres, étaient, pour la plupart, compétents, mais souvent jugés trop ambitieux et, en tout cas, trop proches du soleil… Dans le camp présidentiel, personne ne s’est ému de cette purge. Personne ne s’est avisé de poser la question qui, pourtant, allait de soi : comment un chef peut-il mettre en place une telle bande de malfaiteurs présumés sans être lui-même mis en cause ? Quoi qu’il en soit, le message était clair : dans le Cameroun d’aujourd’hui, mieux vaut ne pas faire de vagues pour durer dans l’entourage du chef de l’État. Mieux vaut aussi ne pas manifester une intelligence trop vive. Ou une envergure trop grande.

La vérité est que trois obsessions expliquent les actes et guident les choix de Paul Biya. 1. La volonté de garantir à tout prix la stabilité du pays. 2. La perception qu’auront les Camerounais de son héritage. 3. La protection de sa famille et de son clan, le grand groupe béti.

Biya s’est enfermé à double tour dans son palais et a jeté les clés au fond du lac Nyos !

Les origines de ce comportement anachronique, quoique mis en scène de main de maître par ce grand marionnettiste, remontent à deux événements qui l’ont profondément marqué, pour ne pas dire traumatisé. D’abord, le coup d’État manqué du 6 avril 1984, dont Amadou Ahidjo, son prédécesseur, fut accusé d’être l’instigateur (il sera condamné à mort, puis gracié par Biya, mais sa dépouille n’a toujours pas été rapatriée). Ensuite, la présidentielle d’octobre 1992, qui fit suite à un printemps démocratique et contestataire comme le pays n’en avait jamais connu. Dans un climat virant parfois à la quasi-guerre civile, 60 % des Camerounais votèrent contre lui, mais la magie du tour unique le sauva. Depuis, Biya s’est enfermé à double tour dans son palais et a jeté les clés au fond du lac Nyos !

« Le président français a 40 ans ; le Premier ministre de Belgique, 41 ; et celui d’Autriche, 31. Les temps changent, nous devons travailler au transfert du pouvoir à une nouvelle génération, en 2020. » Alors qu’en Côte d’Ivoire le président Alassane Ouattara s’est engagé à transmettre le témoin, la seule perspective que semble offrir Paul Biya est de multiplier à l’infini le nombre de ses mandats.

L’opposition demeure faible – même si les campagnes d’un Maurice Kamto ou d’un Akere Muna augurent, cette fois, un débat démocratique plus fécond. Aucun dauphin n’a été désigné, et encore moins préparé, au sein du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir)… Et l’âge canonique des cadres dirigeants les éloigne chaque jour davantage d’une population de plus en plus jeune… Les Camerounais en sont réduits à se demander de quoi demain sera fait et à attendre le bon vouloir du chef. Les temps changent, le monde évolue, mais Paul Biya reste convaincu que les Camerounais ne sont pas mûrs pour le changement. Après trente-cinq ans de règne, la faute à qui ?

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