Politique

[Tribune] Si Madiba voyait ça…

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Marianne Séverin est docteur en Science politique, chercheure associée au laboratoire de recherche Les Afriques dans le Monde (LAM), à l'Institut d'études politiques (IEP) de Bordeaux.

Un homme forme un coeur devant un poster de Nelson Mandela lors d'une marche à Pretoria, en Afrique du Sud, le mercredi 11 décembre 2013. © Peter Dejong/AP/SIPA

« Qu’avez-vous fait du collectif, de la solidarité, de l’unité ? » Telle est la question qu’aurait pu poser avec vigueur Nelson Mandela, dont l’Afrique du Sud a fêté le centenaire de la naissance le 18 juillet.

Pas sûr d’ailleurs qu’il aurait apprécié d’être ainsi célébré par un pays où la loi du plus fort semble prévaloir désormais, où le nationalisme exacerbé et le racisme revendiqué sont la règle et non l’exception, où le collectif, la solidarité tendent à être remplacés par la division, voire la haine de l’autre. Cette célébration met donc paradoxalement en lumière une nation Arc-en-Ciel qui tend à s’étioler à cause de plaies encore trop profondes et mal cicatrisées, une Afrique du Sud à son tour abîmée par les cancers qui rongent l’ensemble du continent, parmi lesquels la mauvaise gouvernance, la corruption et l’égoïsme de trop nombreux leaders politiques.

Que dirait Madiba du Congrès national africain (ANC) qui l’a porté, façonné dès les premières heures de son engagement, en 1942 ? Les leaders politiques de l’ANC auraient à répondre de leurs échecs et de leur trahison de la majorité du peuple, pour qui, finalement, les choses n’ont guère changé. Si une minorité, les « black diamonds » (les Noirs qui réussissent), semble tirer son épingle du jeu, la majorité doit désormais se battre contre un apartheid économique et social, après avoir fait face à une discrimination institutionnalisée.

Digne héritier des pères fondateurs de l’ANC de 1912, Mandela s’est forgé une conscience politique en se fondant sur la valeur et la force du collectif, s’est modelé grâce à l’histoire de son pays et de son parti. Créé six ans avant sa naissance, l’ANC est issu de la volonté collective des « élites africaines » d’Afrique du Sud de représenter le peuple noir et de défendre ses intérêts face à la construction d’une Afrique du Sud blanche – l’Union Act de 1910 faisant des Africains des étrangers dans leur propre pays. Poison toujours néfaste pour le pays, plus de cent ans après son vote, en 1913, la loi sur la terre (Land Act) les privait, elle, de plus de 80 % des terrains, au profit de la minorité blanche.

Forces vives

Membre fondateur du mouvement des jeunes de l’ANC (ANC Youth League), au milieu des années 1940, Madiba est l’artisan de la mise en place d’un « programme d’action » en 1949, un an après l’arrivée du régime d’apartheid au pouvoir, qui aboutira à une vaste campagne de défiance dès 1952. Elle rassemblera l’ensemble des forces vives mobilisées contre l’apartheid, indépendamment des identités « raciales », ethniques ou sexuelles issues de mouvements de la société civile, du mouvement syndical et de partis politiques collaborant depuis la fin des années 1940 avec l’ANC.

Il est aussi l’un des architectes de la charte la plus révolutionnaire de l’époque, qui soudera ces forces vives : la Charte de la liberté (Freedom Charter, 1956), pour laquelle Madiba, mû par un sentiment collectif et de solidarité, a fait le choix de défier le pouvoir en place et d’en assumer les conséquences au nom d’une vision d’une Afrique du Sud libre, démocratique et multiraciale. C’est également avec cet esprit qu’il se résout, face à la violence d’état, à fonder, en 1961, la branche armée de l’ANC – Umkhonto we Sizwe –, organisation paramilitaire multiraciale.

Il affronte le « destin collectif » de tout prisonnier politique entre les murs de la tristement célèbre Robben Island, condamné avec ses « frères d’armes » – Walter Sisulu, Ahmed Kathy Kathrada, Govan Mebki (père de l’ancien président Thabo Mbeki) et bien d’autres, dont Jacob Zuma – à de lourdes peines de prison allant jusqu’à la perpétuité. C’est avec cette foi en un idéal collectif que Madiba poursuit la lutte anti-apartheid, devenant ainsi un symbole entre les murs de Robben Island, sur le terrain sud-africain ainsi qu’en exil, encourageant ainsi une succession de jeunes combattants à l’imiter, et ce jusqu’à la fin de l’apartheid, en 1991.

Homme de la concertation avec ses comrades issus de toutes les formations alliées à l’ANC nouvellement légalisé, fin négociateur avec « l’ennemi » tout en étant attentif à la parole de sa base, Mandela montre qu’il est capable d’amener l’Afrique du Sud sur le chemin de la paix et de la faire entrer dans une phase de démocratisation. Les premières élections démocratiques et multiraciales d’avril 1994 le consacreront premier président noir de l’histoire du pays. Homme sans compromission, il n’a jamais trahi ses idéaux pour une Afrique du Sud libre. Il a préféré une paix négociée et a fait le choix de ne pas confisquer le pouvoir.

Égoïsme

Aujourd’hui, l’Afrique du Sud, privée de son héros, est fiévreuse, tant les valeurs défendues par ce dernier ont été bafouées. Victime de l’égoïsme sans commune mesure du deuxième successeur de Mandela, Jacob Zuma, elle a intégré le « club des États africains les plus corrompus » à cause d’un dirigeant fortement impliqué dans ce qu’on nomme là-bas le State Capture.

Entre mauvaise gouvernance – devenue la règle – et faits de corruption dénoncés tant par la presse que par la société civile et les institutions judiciaires, l’ère Zuma aura surtout été celle de la protection des intérêts de clans familiaux au détriment de ceux de la collectivité. Dernière illustration en date, son soutien à la candidate Nkosazana Dlamini-Zuma, son ex-épouse, lors des élections à la tête de l’ANC, en décembre 2017. Sans doute une volonté de se maintenir au pouvoir de manière indirecte.

Cependant, s’il revenait aujourd’hui, Madiba aurait des raisons de ne pas totalement désespérer de son pays. Avec le départ forcé de Jacob Zuma de la présidence, l’Afrique du Sud pourrait retrouver les valeurs qui lui sont chères, au travers de la gouvernance d’un Cyril Ramaphosa. Celui-là même qui aurait dû être son dauphin, en 1999.

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