Politique

RDC : le dernier coup de poker de Kabila

Le deuxième et dernier mandat du chef de l’État Joseph Kabila (ici à Kinshasa, en mai 2017) a officiellement expiré le 19 décembre 2016. © Daniel Etter/REDUX-REA

Joseph Kabila semble enfin avoir trouvé sa stratégie en vue de la présidentielle de décembre : former une vaste coalition pour conserver l’essentiel du pouvoir – même après son départ.

La pratique perdure dans certaines contrées reculées de la RD Congo. Autour du feu de bois, à la tombée de la nuit, les grands-parents racontent aux enfants de brèves histoires féeriques. Ces « contes de chez nous », souvent non écrits, peignent toujours le lion en roi incontesté de la forêt. Mais ce souverain est parfois trop prévisible, manipulable et naïf, au point de mettre son règne en péril. Tantôt il est pris de court par la ruse du lièvre, tantôt il est piégé par la malice de l’antilope.

Né en 1971 dans le maquis, où vivait son rebelle de père, Joseph Kabila les connaît sans doute tous. Il semble en tout cas imprégné de leur morale. Le président congolais ne dévoile jamais par avance son jeu. Son discours très attendu devant le Congrès, le 19 juillet, n’a pas davantage laissé transparaître ses intentions. Cette stratégie lui permet depuis près de deux ans de demeurer au pouvoir, malgré l’expiration de son dernier mandat constitutionnel.


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Contrairement au lion des contes, le président est resté insaisissable et indéchiffrable. Pressé par la rue d’assurer la première alternance pacifique de l’histoire du pays, il a d’abord fait semblant de lâcher du lest à l’issue des pourparlers dits « de la dernière chance », à la fin de décembre 2016. Puis, en moins de quatre mois, il a réussi à reprendre la main, débauchant à tour de bras des opposants d’hier.

Aujourd’hui, après deux reports de la présidentielle, c’est avec ces derniers qu’il est en train de mettre en place une « grande coalition politique électorale » : le Front commun pour le Congo (FCC), qui devra soutenir un candidat unique. Depuis son lancement, le 1er juillet, combien de personnalités, regroupements et partis politiques y ont adhéré ? « C’est innombrable ! » se félicite Henri Mova Sakanyi, le vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur et de la Sécurité. C’est lui qui a piloté le « comité stratégique » chargé notamment de rédiger la charte constitutive du FCC.

Nouvelle alliance

Naturellement, l’actuelle Majorité présidentielle (MP), conduite par Aubin Minaku, président de l’Assemblée nationale, en est la principale composante. L’ont officiellement rejoint dans cette nouvelle alliance Léon Kengo wa Dondo, président du Sénat, et son regroupement politique, les Républicains indépendants, ainsi que le ministre des Transports, José Makila, qui représente, avec son collègue et ancien vice-président de la République Azarias Ruberwa, l’opposition dite « signataire de l’accord du 18 octobre 2016 de la Cité de l’OUA ».

Le Premier ministre, Bruno Tshibala, ancien proche de l’opposant historique Étienne Tshisekedi, aujourd’hui leader de la branche dissidente du « Rassemblement de l’opposition », a également rallié le mouvement, tout comme trois ministres du Parti lumumbiste unifié (Palu) : Noël Botakile, vice-ministre de l’Agriculture, son confrère de l’Emploi, Lambert Matuku, et Martin Kabwelulu, qui détient le portefeuille des Mines.

Au total, presque tous ceux qui participent à la vie des institutions en place en RD Congo ont accepté de se placer sous l’« autorité morale » de Joseph Kabila. Même quelques personnalités de la société civile ont franchi le pas, à l’instar de l’intellectuel et historien Elikia M’Bokolo, à la surprise générale. « L’étendue de l’échec et le mauvais bilan de Kabila font passer ce FCC pour un Front contre le Congo », ironise le député Delly Sesanga, secrétaire général d’Ensemble, la plateforme de l’opposant en exil Moïse Katumbi.

Selon l’un de ses proches, Kabila espère constituer et diriger une sorte de Chama cha Mapinduzi à la congolaise

La naissance de cette coalition est néanmoins la preuve que le président n’a pas fait qu’entretenir sa barbiche poivre et sel ces deux dernières années, comme persiflaient ses détracteurs. Il a longuement consulté pour peaufiner son plan. Parmi les architectes, ses juristes d’abord : Néhémie Wilondja, son directeur de cabinet, Evariste Boshab, professeur d’université et cacique de la MP, et Norbert Nkulu, son ancien conseiller fraîchement nommé juge à la Cour constitutionnelle. Mais aussi une poignée de ses stratèges politiques triés sur le volet, comme Aubin Minaku, Barnabé Kikaya Bin Karubi, son conseiller diplomatique, et Adolphe Lumanu, cadre de la coalition au pouvoir et fin négociateur.

Kabila s’est lui-même chargé d’annoncer son projet en juin, devant les ministres réunis en retraite gouvernementale dans sa ferme de Kingakati, dans la banlieue kinoise. Selon l’un de ses proches, le chef de l’État espère, à travers ce FCC, constituer et diriger « une sorte de Chama cha Mapinduzi à la congolaise ». Cet ex-parti unique règne sur la Tanzanie, où Kabila a grandi, depuis l’indépendance, en 1962. « Là-bas comme en Angola, en Afrique du Sud ou au Zimbabwe, la démocratie se joue à l’intérieur du parti, et les décisions de celui-ci se répercutent sur la vie de la nation, commente un proche collaborateur du chef de l’État. C’est un modèle qui a toujours inspiré le président [Kabila], mais qu’il n’avait pas, jusqu’ici, réussi à mettre en place en RD Congo. »

Négociations secrètes

Sa première tentative remonte à avril 2002. Les négociations « intercongolaises » sont alors en cours dans l’immense complexe de loisirs sud-africain Sun City, au nord de Johannesburg, pour tenter de mettre fin à la guerre et à la partition du pays. Kabila demande à ses délégués d’approcher le camp de Jean-Pierre Bemba, chef du Mouvement de libération du Congo (MLC), qui est alors l’un des principaux groupes armés. Un accord est conclu à l’hôtel des Cascades, et le poste du Premier ministre promis à Bemba. « Il était aussi question de rentrer à Kinshasa pour former ensemble un parti fort entre les kabilistes et les mobutistes, transcendant le clivage Est-Ouest dans le pays », se souvient un participant pro-Kabila à ces tractations. « De notre côté, nous soutenions plutôt l’idée d’une alternance convenue : dix ans pour Kabila suivis de dix ans pour Bemba », nuance un ancien délégué du MLC à ces pourparlers. Finalement, ce deal a fait pschitt.

Fin 2015, soit un an avant la fin théorique de son second mandat, Joseph Kabila a retenté le coup. Il envoie cette fois-ci ses émissaires auprès d’Étienne Tshisekedi, figure emblématique de l’opposition congolaise aujourd’hui décédé. Entre septembre 2015 et mars 2016, des négociations secrètes entre les deux camps se déroulent à Ibiza, à Venise et à Paris. Même principe sur la table : partage de pouvoir pendant une période de transition, puis constitution d’un grand ensemble politique. Cette deuxième tentative, on le sait, a également échoué.

À moins de six mois du scrutin présidentiel, le candidat de la coalition n’est toujours pas connu

Le FCC est donc la troisième. La moins ambitieuse aussi puisqu’elle n’a, pour l’instant, pas permis d’absorber ne serait-ce qu’une nouvelle grande figure de l’opposition. « Le temps des mesurettes est révolu : cette coalition nous permettra d’avoir une majorité plus confortable au Parlement, afin d’engager enfin des réformes à la dimension de notre pays », soutient néanmoins le vice-Premier ministre, Henri Mova. « Ce ne sera pas un prolongement de l’actuelle MP, mais une nouvelle majorité plus stable. Un partenariat gagnant-gagnant », veut croire de son côté le ministre d’État Azarias Ruberwa.

Ultime ruse

Mais cette initiative n’arrive-t-elle pas trop tard ? À moins de six mois du scrutin présidentiel, le candidat commun, que les membres du FCC vont devoir soutenir, n’est toujours pas connu. « Lorsque ce nom va être révélé, il n’est pas certain que tous les autres prétendants, membres de la coalition, acceptent de le soutenir », craint l’un d’eux.

Kabila le sait. Mais il garde des cartes en main. Il compte bien, notamment, conserver le contrôle de l’appareil sécuritaire. Il vient d’ailleurs de le remanier pour y placer ses éléments les plus fidèles (lire encadré). « Kabila va continuer à diriger le pays par procuration après le 23 décembre », confirme l’un de ses plus proches collaborateurs.

Sous les pressions régionales et internationales, Joseph Kabila pourrait donc mettre sur pied in extremis une ultime ruse, avec un schéma à la Poutine-Medvedev. Il quitterait formellement le pouvoir… pour mieux le conserver.


Un calendrier très serré :

  • 25 juillet : début du dépôt des candidatures
  • 8 août : fin du dépôt des candidatures
  • 19 septembre : publication de la liste définitive des candidats
  • 23 décembre : jour du scrutin

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