Société

[Chronique] Éloge du nomadisme

Par

Neila Latrous est rédactrice en chef Maghreb & Moyen-Orient de Jeune Afrique.

Un homme et son âne transportent des tonneaux d'eau vers la frontière algérienne dans la région désertique du Ténéré au sud du Sahara central, en juin 2018. (Illustration) © Jerome Delay/AP/SIPA

En Europe, l'expatrié est célébré comme un héros du libéralisme économique et sociétal, quand le migrant est vilipendé pour vouloir fuir la misère ou la guerre, parfois les deux. Une vision tronquée qui fait mine d'oublier que c’est à l’échelle africaine que se font la majorité des migrations et obère les dimensions historiques et culturelles du nomadisme.

Voilà que se rejouerait presque le mythe d’Abel et Caïn. Abel, le berger, ne travaillait pas, paraît-il. Précaire, vivant au jour le jour, ignorant les risques de famine, c’était un nomade dans l’âme. Caïn, son frère aîné, cultivait ses terres. C’était un sédentaire. Un jour, jaloux que Dieu préfère les offrandes de son cadet aux siennes, Caïn assassina ce dernier. C’est le premier meurtre inscrit dans la Bible – et le Coran. Reconnu coupable, voilà Caïn condamné à l’errance. Durant laquelle il fonda tout de même une civilisation, et assura sa descendance.

Dans le combat moderne du sédentaire contre le nomade, qui pour incarner Abel ? Et qui serait Caïn ? Vu sous ce prisme, la différence faite entre les expatriés et les migrants dérange. Le premier est glorifié pour son courage et son sens de l’adaptation, qui le poussent à parcourir sans crainte continents et océans.

Le migrant, un nomade qui se le voit reproché. Il ne l’a pourtant pas choisi

Mobile, il n’en demeure pas moins mû par son destin civilisationnel : conquérant des temps modernes, il répand une forme de libéralisme, économique et sociétal. Le second, pauvre hère, n’a pas la même chance. Fuyant la misère, la guerre, parfois les deux, son dessein se fracasse sur les rives d’un eldorado qui ne veut pas de lui. Une sorte de réincarnation symbolique d’Abel, à ceci près que c’est lui qui semble damné des dieux. La comparaison religieuse s’arrête là. Car nul Caïn occidental ne peut non plus être tenu responsable de son péril.


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Dans un cas comme dans l’autre, l’expatrié face au migrant, Caïn face à Abel, la mobilité de l’un est légitime, pas l’autre. L’expatrié est un sédentaire qui voyage. Le migrant, un nomade qui se le voit reproché. Il ne l’a pourtant pas choisi. En Afrique du Nord, par exemple, l’Algérien est, ontologiquement et étymologiquement, nomade, même, tant le mot se confond avec « numide », ce Berbère qui dans l’Antiquité avait su ériger un puissant royaume s’étalant de Tunis aux confins de l’actuel Maroc.

Les historiens assurent que ce nom, « numide », viendrait des Grecs pour qualifier justement le « pastoralisme nomade » des peuplades nord-africaines d’alors qui guidaient leur bétail de pâturage en pâturage, sans circuit préétabli. Mobiles par essence, donc, malgré l’essor économique, qui avait fait de Cirta – Constantine aujourd’hui – l’une des plus belles capitales de ce IIIe siècle avant J.-C. Convoitée successivement par les Phéniciens, les Romains, les Vandales, les Byzantins, les Arabes, les Ottomans, avant de tomber aux mains du Royaume de France en 1830.

Répondre par l’argument du nombre revient à se dérober

Malgré elles, chacune de ces colonisations a ancré l’idée du mouvement perpétuel. Cette perception que les épopées, choisies ou subies, s’inscrivent dans l’Histoire. Et chacune d’elles, c’est là tout le paradoxe, a aussi tenté d’imposer aux populations numides une sédentarisation bien contre-nature. Et inéquitable sur le temps long. Car si le contrat social a imposé la stabilité socio-spatiale pour éviter l’expansionnisme et les guerres de territoires, comment justifier que des siècles après Abel et Caïn, et des décennies après les décolonisations, cette norme soit appliquée de manière arbitraire selon que vous soyez expatrié ou migrant ?

C’est à l’échelle africaine que se font la majorité des migrations

Répondre par l’argument du nombre – les uns seraient moins nombreux que les autres – revient à se dérober. Et à ne considérer la question que par son prisme politique, économique, comptable, sécuritaire par moments, sans tenir compte des dimensions historiques et culturelles qui sous-tendent le nomadisme. Cet élan qui pousse à être indistinctement d’un côté ou de l’autre, à franchir des frontières comme on vit.

« Ce que veulent les Africains, c’est pouvoir aller et venir, explique dans L’Express cette semaine le consultant Laurent Bigot, ancien sous-directeur au Quai d’Orsay. Mais comme ils savent qu’il est difficile d’entrer en Europe, une fois à l’intérieur, ils ne veulent plus en sortir. » Le même rappelle que le continent gère en son sein des millions de déplacés. C’est à l’échelle africaine que se font la majorité des migrations.

Dans le cas algérien, les siècles n’ont rien effacé de l’héritage berbère. Ni ce Mausolée de Mauritanie, vestige royal du premier siècle qui fièrement s’érige près du mont Chenoua. Ni ces prénoms, Massinissa, Koceïla, Kahina ou Dihya, entendus à la sortie des écoles, hommage aux antiques héros. Glorieux et nomades.

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