Économie

Gabon : coupes claires chez les fonctionnaires

À Libreville, c’est toute une partie du pays qui est mise à la diète pour des mesures d’austérité. © Baudouin Mouanda pour JA

Après avoir longtemps vécu au-dessus de ses moyens, l’État réduit son personnel comme ses dépenses. Et prend le risque de faire des mécontents à l’approche des législatives.

Sans doute l’élite gabonaise se remémore-t-elle avec une pointe de nostalgie cette époque pas si lointaine où elle savourait le confort moelleux de la 1re classe. Avec ses intrigues de cour, ses rencontres fortuites et ses inégalités criantes, les cabines d’Air France – seule compagnie à assurer des vols directs entre Paris et Libreville – étaient une allégorie de la société gabonaise.

De hauts fonctionnaires cigales y dépensaient sans compter l’argent de l’État (11 000 euros pour un aller-retour en première), regardant de haut le lumpenprolétariat relégué dans les profondeurs disgracieuses de la classe économique.

Un passager se souvient encore de la scène à laquelle il a assisté, un jour de juin 2016 : installé en première, le tout-puissant ministre du Pétrole, Étienne Ngoubou, avait feint d’ignorer pendant de longues secondes la main tendue d’Henri-Max Ndong-Zué, le patron de Total Gabon venu le saluer.

« Ces gens-là doivent savoir qui sont les vrais patrons », avait lâché Ngoubou après que le pétrolier eut regagné son siège en… classe affaires. C’était il y a deux ans, une éternité. Soupçonné de détournement de fonds, Étienne Ngoubou a été arrêté en 2017. Éreintée par plusieurs années de baisse des cours du pétrole, la croissance gabonaise s’est contractée et les vols Air France se sont vidés. En juin, la compagnie a suspendu la desserte pendant quinze jours.

Désintoxiquer l’État de son addiction à la dépense excessive

Il faut dire qu’avec ses 105 640 fonctionnaires (un ratio record de 55 pour 1 000 habitants) l’État gabonais a longtemps vécu au-dessus de ses moyens. « Les recettes budgétaires sont en baisse de 35 % par rapport à leur niveau d’il y a cinq ans alors que les dépenses de personnel ont augmenté de 26 % », résume le ministre du Budget et des Comptes publics, Jean-Fidèle Otandault. Les perspectives pour le second semestre de l’année en cours n’étant pas encourageantes, le gouvernement a décidé qu’il était temps de réduire les dépenses publiques.

la seule suppression des voyages en première au profit des catégories moins coûteuses permettra d’économiser 9,1 milliards de F CFA

Ont ainsi été adoptées, entre le 21 juin et le 4 juillet, une loi de finances rectificative et des mesures visant à désintoxiquer l’État de son addiction à la dépense excessive. Et les cost-killers d’Ali Bongo Ondimba (ABO) de se mettre à l’ouvrage… Selon Otandault, la seule suppression des voyages en première au profit des catégories moins coûteuses permettra d’économiser 9,1 milliards de F CFA (près de 14 millions d’euros) par an. La règle est claire : classe économique pour tous les fonctionnaires, sauf membres du gouvernement (eux peuvent encore prétendre à la classe affaires et à la premium economy).


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Ceux qui désireront être surclassés devront payer la différence de leur poche. Les frais de mission, qui s’établissaient à 450 000 F CFA par jour pour un fonctionnaire de catégorie A et à 800 000 F CFA pour les ministres, sont réduits de 25 %, tandis que les salaires de tous les fonctionnaires sont amenés à baisser de 5 à 15 %.

140 milliards F CFA d’économie prévus en 2018

Et ce n’est pas tout : le prix des véhicules de fonction est désormais plafonné à 30 millions de F CFA. Un crève-cœur pour les amateurs de belles mécaniques généreusement financées par l’argent public ! Pour mesurer l’économie espérée, il faut savoir que, rien qu’en 2016, l’État avait acquis 582 véhicules pour un total de 15,4 milliards de F CFA. Mais la tendance est déjà à la baisse : au premier semestre 2018, seules 32 voitures ont été achetées pour un total de 381,9 millions de F CFA.

Les coupes sont d’une ampleur sans précédent dans l’histoire du pays

À Libreville, aucun officiel ne veut parler d’austérité – on préfère évoquer un « ajustement ». Mais le fait est que les coupes sont d’une ampleur sans précédent dans l’histoire du pays. Le gouvernement table sur une économie de 140 milliards de F CFA en 2018. Attendu après les élections législatives, qui devraient se tenir en août, le prochain gouvernement sera réduit d’au moins 25 % (il compte actuellement 41 ministres).

Personnel réduit

Le Palais du bord de mer se devait de donner lui-même l’exemple. Près de 200 membres du personnel ont été priés de quitter leurs fonctions. Chargé de mission auprès du président, l’écrivain Janis Otsiemi figure sur la liste des personnes dorénavant interdites d’accès à la présidence, selon une instruction signée par le directeur général des services spéciaux, Frédéric Bongo Ondimba. « Cette année, ma fille, nous n’irons pas en vacances. L’été sera austère », a écrit Otsieni à JA.

La primature a, quant à elle, remercié 120 personnes

Parmi les personnes remerciées figurent aussi nombre de conseillers spéciaux, dont l’ex-directeur du protocole d’État, le général Alioune Ibaba, l’homme d’affaires Roberto Tomasini Grinover, la communicante et sœur du président, Onaida Bongo Ondimba, ou l’ex-directeur de cabinet adjoint, Samuel Ngoua Ngou. Fin juillet, leur bulletin de paie sera amputé de la prime trimestrielle attachée à leur fonction. Et ils perdront l’avantage de la solde fonctionnelle pour retrouver celle, plus modeste, des fonctionnaires de base, à l’instar de Safi Moubelet Boubeya, désormais ex-conseiller spécial, reversé sans poste à la présidence.

Francois Mori/AP/SIPA

La primature a, quant à elle, remercié 120 personnes. « Pas assez », estime un éditorialiste du quotidien L’Union, qui affirme qu’il reste beaucoup de collaborateurs sans bureau, dont une quarantaine de conseillers et autres attachés de cabinet ou secrétaires techniques qui n’ont rien à faire.

Une aubaine pour l’oppostion

À toutes ces personnes congédiées ou dont les revenus vont baisser, il faut ajouter les 120 députés récemment renvoyés chez eux après que la Cour constitutionnelle a refusé de prolonger leur législature. « Je ne comprends pas pourquoi ils ont décidé de prendre ces mesures maintenant », s’interroge un ex-ministre proche de la majorité.

L’opposition a bien compris qu’il y avait là une occasion à saisir, elle qui tente déjà de retourner contre le gouvernement ses ardeurs réformatrices

Dans les coulisses du Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir), on s’agace du timing choisi, convaincu que les « ajustements » vont compliquer la mobilisation des électeurs pour les législatives. De fait, en mettant à la diète la puissante caste des fonctionnaires, le pouvoir prend le risque de s’aliéner une partie de sa base.


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L’opposition a bien compris qu’il y avait là une occasion à saisir, elle qui tente déjà de retourner contre le gouvernement ses ardeurs réformatrices. « Ce sont les populations les plus vulnérables qui seront les principales victimes des ajustements budgétaires, qui se limitent à la contraction de la dépense publique, sans envisager un instant l’accroissement des ressources, tance Jean Gaspard Ntoutoume Ayi de l’Union nationale, candidat à un siège de député dans la commune d’Akanda, au nord de Libreville. Tout se passe comme si c’était les agents de l’État et leur rémunération qui étaient responsables de la situation de faillite dans laquelle notre pays a été plongé du fait d’une gestion aventureuse. »

Des opposants qui se gardent bien de dénoncer les avantages accordés aux anciens Premiers ministres, dont plusieurs proches de leur camp

Alexandre Barro Chambrier, autre adversaire déclaré au président ABO, renchérit : « Il y a déjà plusieurs années que nous dénoncions la mal-gouvernance de ce régime, les mauvais choix budgétaires, les coûts induits par les agences, les transferts illicites et autres détournements de fonds, les dérapages budgétaires au niveau du train de vie dispendieux de l’État, le doublement de la masse salariale en à peine six années, la non-exécution du budget alloué à certains secteurs et qui, à ce jour, font que la plupart des projets sont inachevés aux niveaux énergétique, routier, aéroportuaire et portuaire. »

Quant à Jean Ping, son cabinet a publié un communiqué affirmant que « la dégradation de la situation financière est un argument de pure commodité. Les Gabonais savent à quel point la corruption et la mauvaise gouvernance se sont aggravées ces dernières années […]. Alors qu’on a assisté à une augmentation historique des recettes de l’État entre 2010 et 2014, les revenus pétroliers n’ont servi ni à favoriser l’épargne ni à mettre le pays à l’abri des déficits. » Des opposants qui se gardent bien de dénoncer les avantages accordés aux anciens Premiers ministres – 70 millions de F CFA par an, jusqu’ici à vie, mais désormais seulement pour trois ans –, dont plusieurs proches de leur camp, Casimir Oyé Mba, Jean Eyeghe Ndong et Raymond Ndong Sima.

Menace de grève

Sur le front social, on prépare la riposte. Le 6 juillet, le syndicat des médecins fonctionnaires a transmis à la ministre de la Santé un préavis de grève générale « en cas de baisse des salaires ». Jean-Rémy Yama, le président de Dynamique unitaire, la plus grande centrale syndicale, est sur le pied de guerre : « Nous, agents de l’État, n’avons pas à subir les mesures d’austérité exigées par le FMI. Toutes les actions doivent être entreprises pour y mettre fin. »


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Côté gouvernement, on a la certitude du devoir accompli. « Le but est de s’assurer du bien-être des populations, insiste Jean-Fidèle Otandault. Toutes les dispositions ont été prises pour garantir les acquis sociaux, voire les améliorer à travers un financement accru de notre système de sécurité sociale et le maintien des services sociaux de base. » Quant à Julien Nkoghe Bekale, ministre des PME et de l’Artisanat, il tacle « ceux qui dénoncent aujourd’hui ces mesures et qui ont préféré différer les réformes structurelles indispensables, choisissant le confort de leur position [quand ils étaient en poste]. Le gouvernement, conclut-il, a lancé ces mesures sans calcul politique. » Les électeurs trancheront.


Nouvelles règles

Les salaires des fonctionnaires ne seront plus versés par virements mais payés par bons de caisse. Les présidents des conseils d’administration des établissements publics devront se passer de cabinet et seront rémunérés en jetons de présence. Dans les administrations publiques, les recrutements sont gelés et les départs à la retraite encouragés. Les institutions voient quant à elles leur budget de fonctionnement diminuer.


Un modèle pour la Cemac ?

En décembre 2016, lors du sommet de Yaoundé, auquel participait Christine Lagarde, la patronne du FMI, et Michel Sapin, alors ministre français de l’Économie, les chefs d’État de la Cemac recommandaient de « poursuivre rigoureusement les ajustements budgétaires nécessaires au rééquilibrage des finances publiques ».

Jean Pierre Kepseu/Anadolu Agency/AFP

Alors que les réserves de change avaient baissé au point de susciter des rumeurs de dévaluation, les pays de la zone se sont engagés à redresser le déficit budgétaire pour le ramener à moins de 3 % dans un délai de cinq ans. Actuellement, le Tchad réduit les salaires de ses fonctionnaires, avec l’objectif de faire passer la masse salariale annuelle de 378 à 348 milliards de F CFA. Le Cameroun et le Congo hésitent encore mais, à Brazzaville, c’est l’opposition qui presse le gouvernement de réduire le train de vie de l’État sur le modèle… du Gabon !

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