Vie des partis

Côte d’Ivoire : Bédié joue cartes sur table

Arrivant au siège de l’ancien parti unique,le 17 juin, à Abidjan. © SIA KAMBOU/AFP

Pour la première fois depuis des mois, Henri Konan Bédié dévoile son jeu. Quitte à fâcher ses alliés du RDR et à sacrifier l’unité de son propre parti, le PDCI.

«Et dire que ça fait des années qu’on lui paie ses cigares ! » s’emporte un proche d’Alassane Dramane Ouattara (ADO). Dans l’entourage du président ivoirien, l’agacement est devenu colère. Et « Henri Konan Bédié », le nom d’un « ingrat » à ne plus trop prononcer.

« Inconscient », « incompréhensible » … Les reproches pleuvent contre le difficile allié. Dans les couloirs de la présidence, il règne désormais cette désagréable sensation que chaque jour un peu plus le Sphinx semble s’échapper.

Tout a pourtant été tenté ces derniers mois pour faire plier l’amateur de Davidoff : séduction, rétorsion, pressions. En vain.

Bédié voulait-il gagner du temps ?

C’est le 17 juin, le jour où le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) tenait son bureau politique, que les masques sont tombés. La veille, le chef de l’État ivoirien et ses proches étaient pourtant confiants.

Bédié semblait faire de la résistance mais demain, il va nous suivre, fanfaronnait un ministre du RDR.

Bien décidé à mettre en place un parti unifié avant les élections locales qui doivent se tenir d’ici la fin de l’année, ADO pensait être parvenu à contraindre son aîné à rejoindre son projet. Bédié aimait se perdre en atermoiements et gagner du temps ? Il allait enfin devoir clarifier sa position.

« Les prochaines échéances approchent et la présidentielle est dans moins de deux ans et demi. Nous avons besoin de savoir qui est avec nous et qui est contre nous. Bédié fait semblant de faire de la résistance, mais, demain, il va nous suivre et il va acter ce projet de parti unifié. C’en sera fini des jérémiades », fanfaronnait alors un ministre du Rassemblement des républicains (RDR), sûr de la capacité d’influence de son parti sur le PDCI.


>>> À lire – Côte d’Ivoire : le parti unifié RHDP se met en place, sans Bédié et en l’absence de Soro


C’était oublier la réputation d’homme insondable et de leader imprévisible du Sphinx. Perché sur son estrade au siège de l’ancien parti unique, pendant six heures, Bédié préside un bureau politique aux airs de grande bataille et aux accents de règlements de comptes. Daniel Kablan Duncan, le vice-président ivoirien, est hué, les ministres PDCI du gouvernement sont mis en difficulté et le projet de parti unifié est reporté après l’élection présidentielle de 2020. « Bédié a retourné le piège qui lui avait été tendu et a parfaitement orchestré la réunion, en distribuant la parole dans un certain ordre et selon un certain timing », se délecte un cadre PDCI anti-parti unifié présent ce jour-là. Quelques jours plus tard, Bédié rira de son bon coup devant des visiteurs.

Ouattara et Bédié toujours théoriquement alliés

Depuis, la ligne est coupée entre Ouattara et Bédié. Pendant des jours, les émissaires se sont pressés entre Abidjan et Daoukro, à 235 kilomètres plus au nord, où l’ancien président est resté reclus trois semaines. Sans réussir à renouer le dialogue entre les deux hommes, toujours théoriquement alliés. Les vieilles méthodes semblent désormais éculées.

Ne vous inquietez pas, Bédié ne manque de rien, s’amuse un de ses proches.

Connu pour son goût de l’argent et des honneurs, Henri Konan Bédié n’a pas cillé lorsque la présidence a cessé de lui verser quelques millions de francs CFA – certaines sources avancent le chiffre de 25 millions (plus de 38 000 euros) – tous les mois.

Il se contente maintenant de ce que prévoit la loi pour les anciens présidents et chefs d’institution. « Ne vous inquiétez pas, il ne manque de rien », s’amuse un de ses proches. Certains rappellent avec malice qu’en 1977, déjà, Bédié fêtait avec faste son septième milliard de francs CFA.

Des ministres plus « ouattaristes » que « PDCIstes »

La perspective que son parti perde des postes ministériels et institutionnels semble ne pas avoir eu plus d’effet. Avant même la dissolution du gouvernement, le 4 juillet, Bédié avait fait savoir qu’il se sentait peu concerné par l’avenir des ministres PDCI et avait refusé de quémander l’entrée de certains de ses proches dans le nouvel exécutif.

Ouattara n’a même pas estimé nécessaire de se déplacer chez Bédié avant l’annonce du nouveau gouvernement

« Il estime que la plupart des ministres sont de toute façon bien plus « ouattaristes » que « PDCIstes », il n’a donc plus grand-chose à perdre », décrypte un membre de son entourage. Si, en 2016, Alassane Ouattara n’hésitait pas à aller jusqu’à Daoukro pour « consulter » son aîné, en 2017, il ne s’est rendu à sa résidence de Cocody que pour « l’informer » de ses choix. Et, cette fois-ci, il n’a même pas estimé nécessaire de se déplacer avant l’annonce du nouveau gouvernement.


>>> À lire –  Sylvain N’guessan, politologue : « Parler de rupture entre Bédié et Ouattara est prématuré » 


L’heure de la rupture est-elle arrivée pour Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié ? Arguant que leur alliance, signée en 2005, n’était vouée qu’à reprendre le pouvoir à Laurent Gbagbo, certains en sont convaincus. Depuis la mort d’Houphouët-Boigny, en 1993, les deux hommes, au moins aussi ennemis qu’alliés, ont en effet une histoire commune tourmentée.

Pas à l’abri de surprises

Mais dans le monde politique ivoirien, beaucoup restent prudents et optimistes. Et se souviennent que les deux chefs ont maintes fois surpris tout le monde. Le 10 juillet dernier, Alassane Ouattara n’a pas mis ses menaces à exécution.

C’est pour l’instant le chef akan qui pose ses conditions

Alors qu’il avait annoncé que le nouveau gouvernement n’inclurait que des hommes favorables au parti unifié, il n’a pas éjecté le PDCI. Même Thierry Tanoh et Jean-Claude Kouassi, qui n’avaient pourtant pas caché leur proximité avec la ligne d’Henri Konan Bédié, gardent un maroquin. « C’est bien la preuve que les deux hommes se tiennent l’un l’autre », estime un diplomate occidental basé à Abidjan.

Maître du temps, c’est pour l’instant le chef akan qui pose ses conditions. Lui qui reproche sans cesse au président de ne pas tenir ses promesses ne semble pas prêt à transiger : le PDCI aura un candidat en 2020. Après avoir soutenu Ouattara en 2010 puis en 2015, il exige que le RDR lui rende la pareille pour la présidentielle de 2020 avant d’envisager de créer un parti unifié. Et rejette l’idée que soit choisi « le meilleur d’entre nous » au sein de cette nouvelle formation, comme le propose le président.

Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Les silences indéchiffrables de Bédié

Le Sphinx semble désormais prêt à tout, quitte à ce que son parti se déchire et se divise. Le 2 juillet, lorsque les ministres PDCI, favorables au parti unifié, ont tenté de le convaincre de changer de position pour rejoindre la ligne du RDR, il n’a pas plié. Au prix de la création dès le lendemain d’un courant dissident au sein du PDCI baptisé « Sur les traces d’Houphouët-Boigny » par des hommes qu’il connaît bien. Son ancien porte-parole, Kobenan Kouassi Adjoumani, en est le leader.

À sa mort, le président Houphouët-Boigny avait confié à Bédié le parti et le pays, il doit mourir en ayant remis le PDCI au pouvoir

Même ses plus anciens compagnons semblent ne pas avoir de prise sur le vieux dirigeant. Secret, taiseux, Bédié est connu pour ses silences indéchiffrables. Seuls quelques-uns osent prétendre savoir ce qui l’anime. « Il est convaincu d’avoir été investi d’une mission par Houphouët-Boigny. À sa mort, le président lui avait confié le parti et le pays, il doit mourir en ayant remis le PDCI au pouvoir. Tous ses actes tendent vers cela », affirme un de ses anciens ministres. Bédié n’a jamais digéré d’avoir été renversé par un « Père Noël en treillis », le général Robert Gueï, le 24 décembre 1999.

Il se murmure même que, animé par la revanche, Henri Konan Bédié se prendrait à rêver du fauteuil présidentiel. « Si Alassane Ouattara est candidat en 2020, il le sera lui aussi », promettent d’une seule voix tous ses proches au PDCI. En attendant, il passe ses journées à se promener dans ses plantations d’hévéa et de cacao, ou écoute, comme toujours impassible, un énième visiteur.

Malgré les tensions politiques, le vieil homme, souvent dépeint en personnage falot et usé, a aussi pris le temps de faire la fête. À la mi-mai, à Abidjan, il a célébré ses noces de diamants avec sa femme, Henriette. Sous les applaudissements d’un parterre de puissants invités, le fringant marié a esquissé quelques pas. À 84 ans, il mène encore la danse.

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