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Cet article est issu du dossier «Cameroun : l'éternel retour»

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Politique

Cameroun : les troupes de Paul Biya s’organisent

Les partisans du président sortant Paul Biya, vêtus de vêtements à l'effigie de leur chef.

Les partisans du président sortant Paul Biya, vêtus de vêtements à l'effigie de leur chef. © SEYLLOU DIALLO / AFP

Si Paul Biya aura ménagé le suspense jusqu’au bout sur sa candidature à la présidentielle du 7 octobre, ses troupes, elles, se préparent de longue date à assurer sa réélection haut la main.

La photographie date un peu. L’autocollant est écorné. Mais, dans ce bureau haut perché dans les étages de l’un des immeubles du gouvernement à Yaoundé, le slogan d’une précédente campagne s’affiche encore fièrement : « Je soutiens Paul Biya ! »

Nostalgie d’anciens scrutins ? Pas sûr. À quelques pas de là, passé une double porte battante, le maître des lieux, le ministre de l’Enseignement secondaire, Jacques Fame Ndongo, par ailleurs secrétaire à la communication du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir), l’assure : « Paul Biya est notre candidat à la présidentielle, il n’y a pas d’autre possibilité. »

Alors qu’il signait, le 9 juillet, le décret de convocation des électeurs, fixant du même coup au 19 juillet la date limite de dépôt des candidatures, le chef de l’État sortant n’avait toujours pas officialisé la sienne. En manœuvrier, le « Sphinx d’Etoudi » est resté silencieux malgré les remous, notamment lorsque l’ambassadeur américain, Peter Henry Barlerin, l’a invité à « penser à son héritage ».

Pourtant, ses troupes s’organisent. « Paul Biya est le président national du RDPC et, selon les statuts du parti, ce dernier est le candidat pour la présidentielle », explique Christophe Mien Zok, responsable des organes de presse, de l’information et de la propagande. « Le RDPC se prépare sereinement, ajoute-t-il. Le bureau politique a prorogé le mandat du président national en 2016, et Paul Biya a toute la légitimité et la légalité. »

Profession de foi 

En attendant « la confirmation » du chef, le comité central du parti planche déjà sur une profession de foi, qui devra être validée par le candidat puis sera présentée aux alliés des autres formations politiques. Une circulaire détaillera ensuite l’organisation des meetings et de la mobilisation des militants. La stratégie se met en place, pilotée par Jean Nkuete, secrétaire général du comité central, et suivie de près par René Emmanuel Sadi, ministre chargé de mission à la présidence. Ce dernier connaît les rouages du parti : il en était le patron d’avril 2007 à décembre 2011 ; il y entretient ses amitiés et y garde des fidèles.

Première technique du RDPC, déjà utilisée en 2011 : flatter l’ego du chef. Les apparatchiks rivalisent d’insistance pour appeler Paul Biya à se porter candidat. En première ligne : Grégoire Owona, secrétaire général adjoint du parti, Marcel Niat Njifenji, président du Sénat, ou encore Ibrahim Mbombo Njoya, sultan des Bamouns et membre du comité central. Sous l’impulsion du ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, barons et militants ont été mobilisés à travers le pays. « Ces initiatives ne sont pas pilotées par le comité central, mais nous n’allons pas les décourager », commente Christophe Mien Zok.


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Dans la région du Littoral, les chefs traditionnels « prient le chef de l’État, M. Paul Biya, de continuer à la tête du pays »… Leurs homologues de l’Ouest n’en demandent pas moins, de même que les associations des chefs traditionnels du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, laquelle assure le chef de l’État sortant « du soutien massif de ses communautés ».

Petit service très intéressé

Des sommes importantes ont été offertes par les sympathisants et barons du RDPC pour financer la campagne du parti au niveau local : 62 millions de F CFA (environ 94 500 euros) pour le Méfou-et-Afamba – dont 25 millions alloués par le ministre du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana ; 55 millions pour le département de la Lekié, le fief du ministre de l’Agriculture, Henri Eyebe Ayissi ; 30 millions pour le Nyong-et-So’o de Grégoire Owona ; 25 millions pour le Nyong-et-Mfoumou de l’ancien ministre Robert Nkili… Les fidèles ne comptent pas. Certains vont même jusqu’à payer à leurs concitoyens les 2 800 F CFA exigibles pour l’obtention de leur carte nationale d’identité, indispensable à l’inscription sur les listes électorales.

Peut-on aller jusqu’à parler d’achat de voix ? « Cela n’a rien à voir, c’est un service rendu. Et ce n’est pas parce que l’on favorise une inscription qu’on s’assure d’un vote », répond un cadre du parti. Reste que « la première bataille est celle des inscriptions sur les listes électorales », ainsi que le souligne Christophe Mien Zok. « Notre force, c’est notre maillage territorial. Avec lui, nous sommes à l’abri des surprises », ajoute-t-il.


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« Le RDPC a l’administration en main, avec des préfets et des sous-préfets qui font interdire des meetings ou en gênent l’organisation », dénonce Maurice Kamto, le candidat du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC). « On nous interdit de nous réunir ou on nous donne le feu vert à la dernière minute, on nous refuse le droit de défiler dans certains endroits, tandis que le RDPC aura les autorisations qu’il veut et pourra utiliser les moyens de l’État », déplore un autre cadre de l’opposition.

Nombreux dauphins potentiels

« Bien sûr, quand un ministre bat la campagne, il utilise son véhicule de fonction, mais ce n’est pas l’État qui nous finance, rétorque-t-on au RDPC. Et pourquoi interdirait-on des rassemblements ? Quand il faudra organiser des meetings de campagne, nous pourrons en tenir cinq fois plus que les autres. » Alors que le chef de l’État vient de convoquer le corps électoral pour le 7 octobre, l’hypothèse de sa non-candidature a perdu, un peu plus encore, en crédibilité. « Paul Biya ne peut pas ne pas se représenter. Ce serait le chaos au sein du parti, il faudrait organiser un congrès extraordinaire pour lui choisir un successeur », estime l’un de ses fidèles, qui ne manque pas de faire remarquer le nombre important de dauphins potentiels.

Il y a quelques années, la communicante du chef de l’État, la Française Patricia Balme, avait acquis, pour 25 euros, le nom de domaine « paulbiya2018.com ». Elle affirmait alors que cela ne présageait rien de la volonté du président camerounais de rester au pouvoir. Il semble désormais que cette plateforme soit appelée à entrer en fonction. « Le moment venu, nous lancerons le rouleau compresseur », confirme un cadre du RDPC.


L’inconnue anglophone

En crise depuis la fin de l’année 2016, les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest concentrent plus que jamais les attentions, à l’approche de la présidentielle d’octobre. « La crise anglophone a révélé un certain échec de la décentralisation voulue par Paul Biya », confie un cadre du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC). Si le parti au pouvoir n’a officiellement ouvert aucun débat sur la possibilité de changer la forme de l’État, certains barons anglophones appellent cependant, à mots couverts, à un régionalisme accru. « Il existe aujourd’hui une question d’identité nationale à laquelle il va falloir répondre », explique un parlementaire de la majorité.


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« L’État doit nous donner les moyens de faire campagne et de proposer des solutions, en assurant la sécurité de nos militants », ajoute un cadre du RDPC, qui craint des violences de la part des sécessionnistes et évoque la possibilité d’une forte abstention. « La pire chose serait qu’il n’y ait pas d’élection dans ces deux régions », s’inquiète Maurice Kamto, le leader du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC). Paul Biya a chargé le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, originaire du Nord-Ouest, du dossier. Mais n’est-il pas déjà trop tard ?

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