Télécoms

L’irrésistible accélération de la 4G

Abidjan, Côte d'Ivoire, janvier 2016. Pylône de transmission télécoms Orange (Orange est à mentionner obligatoirement dans la légende) © Issam Zejly

Une grande majorité de pays africains dispose du très haut débit mobile. Les opérateurs ont pris les devants avec des investissements colossaux. Ils cherchent désormais à développer la consommation de données.

Un pays de plus engagé dans la 4G ! Le gouvernement du Niger a accordé, le 23 avril, une licence à la filiale locale de l’opérateur indien Airtel, numéro un dans le pays, à l’issue d’une négociation bilatérale. Le coût de la licence 4G s’élève à 12 milliards de francs CFA (18,3 millions d’euros), les fréquences acquises faisant par ailleurs l’objet de redevances annuelles fixées par le régulateur.

Selon le cahier des charges, Airtel Niger doit couvrir Niamey dès la première année. L’extension du réseau 4G se poursuivrait ensuite au rythme d’une nouvelle zone chaque année pendant trois ans, puis quatre autres l’année d’après. Selon un calendrier ambitieux, environ 90 % de la population du Niger doit bénéficier de la 4G au bout de cinq ans.

À Niamey comme dans toute l’Afrique, « les opérateurs se sont résolus à pousser l’accès haut débit à la donnée mobile plutôt que de protéger leurs positions sur le marché de la voix », commente Guy Zibi, directeur général du cabinet américain Xalam Analytics, soulignant l’accélération du déploiement des services 4G. Orange prévoit par exemple d’y consacrer 20 % de l’enveloppe d’un milliard d’euros qu’il investit tous les ans sur le continent. Des montants colossaux qui, outre le coût du réseau, incluent l’achat des licences.

 Toute l’Afrique attend le très haut débit mobile

Au Sénégal, le groupe de Stéphane Richard avait déboursé 32 milliards de F CFA en 2016, à travers sa filiale Sonatel, pour y déployer la 4G. Mais le groupe va désormais devoir tenir compte de la montée en puissance de Tigo Sénégal. Sous l’impulsion de ses nouveaux actionnaires, dont Xavier Niel, le patron de Free, le deuxième opérateur du pays vient d’annoncer un ambitieux plan d’investissement dans la 4G.


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En attendant, l’opérateur historique français a déjà lancé la 4G dans douze pays africains, dont à Maurice en 2013, au Maroc en 2015, puis en Côte d’Ivoire l’année suivante ou encore en Égypte en 2017. Des discussions sont en cours au Burkina Faso. « Toute l’Afrique attend le très haut débit mobile. C’est indispensable à sa transition numérique et au développement des services », résume Bruno Mettling, président d’Orange Afrique et Moyen-Orient, qui se félicite de la rapidité de développement. « En Europe, dix ans se sont écoulés entre le lancement de la 3G et celui de la 4G. En Afrique, seulement quatre ou cinq ans », souligne-t-il.

Un catalyseur économique

L’atout du haut débit mobile est de pouvoir compenser le faible déploiement des infrastructures terrestres (réseau en cuivre ou en fibre optique) : 75 % des foyers africains ont accès à internet à la maison grâce à leur smartphone. « Tout ce qu’on peut faire avec un accès fixe à internet, on peut le faire avec la 4G », résume Jean-Michel Huet, associé chez BearingPoint France et auteur de l’ouvrage Le Digital en Afrique. Et d’ajouter : « L’enjeu de la 4G en Afrique, c’est la généralisation sur le continent d’un véritable accès de qualité à internet. »

De fait, la 4G, avec ses débits dépassant le plus souvent 10 Mbps, fluidifie la navigation, autorise le transfert de fichiers lourds et surtout rend possible la vidéo. Cette avancée bénéficie aux particuliers comme aux administrations et aux entreprises, avec des effets attendus sur la productivité de l’économie. Sur le plan de l’innovation, la 4G catalyse le développement d’applications en phase avec les nouveaux usages.

Xalam Analytics a recensé en 2017 une centaine de réseaux 4G en Afrique, deux fois plus qu’en 2015. Ce bond se traduit par celui des mobiles ayant accès à cette technologie. Leur nombre a aussi doublé de 2016 à 2017, et atteint aujourd’hui 73 millions (cartes SIM actives). Alors qu’une écrasante majorité des pays africains dispose de la 4G, les taux de couverture restent cependant très variables : 95 % au Rwanda, 80 % en Afrique du Sud, 40 % au Cameroun et 13 % au Nigeria.

Une connexion sur 5 en 2025

Il subsiste toujours de fortes disparités entre zones urbaines et rurales, de même qu’entre les pays du littoral connectés aux « backbones » – les câbles sous-marins – et les territoires enclavés. « Les obligations de couverture fixées par les États sont contraignantes mais pas toujours réalistes », reconnaît Guy Zibi. La 4G est par ailleurs plus difficile à déployer là où les réseaux de fibre optique sont peu développés ou lorsque l’opérateur historique en garde le monopole, comme à Madagascar.

Si le secteur est en plein boom, 5 % des utilisateurs mobiles avaient accès à un réseau 4G en 2017, selon Xalam. En Inde, ce taux atteint 20 %. La 2G représente encore plus de la moitié des connexions en Afrique de l’Ouest. Et la 3G demeure la principale technologie de haut débit mobile (42 %), d’après la GSMA, l’association mondiale des opérateurs.

La rupture reste donc à venir : à l’horizon 2025, la 4G représentera plus d’une connexion mobile sur cinq en Afrique de l’Ouest, tandis que 70 % de la population disposera d’un smartphone. Deloitte estime, de son côté, à plus de 660 millions le nombre d’Africains équipés en 2020, soit un taux de pénétration de 55 %, contre 28 % actuellement. Dans une étude récente du cabinet, 82 % des répondants se disent susceptibles d’acheter un smartphone dans l’année. Le taux d’adoption d’un appareil 4G est étudié de près par les opérateurs – 15 % en moyenne dans les 14 pays où Bharti Airtel est présent, par exemple – qui suivent cet indicateur pour étendre la couverture de leur réseau.

Souveraineté numérique

Le prix élevé du smartphone demeure un frein important à sa diffusion rapide. Mais au Sénégal les smartphones 4G low cost (de marque Invens ou Tecno) sont disponibles à partir de 40- 50 euros. Pour sa part, Orange songe à lancer un appareil 4G à 50 euros HT. Quant aux coûts des data, ils baissent presque partout sur le continent. Au Nigeria, où la concurrence est féroce, ils ont chuté de 40 % en dix-huit mois.


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Et demain ? La bataille se déplace sur la création de nouveaux services. Les opérateurs s’intéressent pour cela de très près au développement des usages, à l’image de ce qui s’est passé pour la 2G et la 3G sur le segment du paiement mobile. Au Kenya, par exemple, les transactions par mobile représentent une valeur équivalente à la moitié du PIB, selon la Banque centrale.

Avec aussi un enjeu de souveraineté numérique : « plus de 85 % des services et contenus digitaux consommés en Afrique proviennent de l’extérieur », alerte Karim Koundi, responsable du secteur des TMT pour l’Afrique francophone chez Deloitte. En Côte d’Ivoire, YouTube à lui seul absorbe la moitié de la bande passante. Et de poursuivre : « Les opérateurs ne peuvent pas tout faire. Ils ont intérêt à générer des écosystèmes capables de maximiser l’offre de services et contenus locaux à valeur ajoutée. »

Fidéliser les clients

C’est notamment la stratégie d’Orange qui a investi en 2016, 75 millions d’euros dans Jumia (Africa Internet Group), leader du e-commerce sur le continent. Depuis l’année dernière, le groupe français a par ailleurs alloué 50 millions d’euros au développement des start-up africaines, correspondant pour moitié aux investissements directs réalisés avec son programme Orange Digital Ventures Africa, l’autre moitié étant dirigée vers des fonds spécialisés sur l’Afrique. L’association GSMA a répertorié plus de 142 pôles d’innovation technologique actifs en Afrique de l’Ouest, dont les principaux sont 5K Startups Hub (Côte d’Ivoire), MEST (Ghana), CC Hub (Nigeria) et CTIC Dakar (Sénégal).

Le champ est quasi infini : éducation, information, agriculture, transport, tourisme…, avec en particulier les services ciblant les jeunes. C’est le cas du « gaming », secteur très prometteur, avec des start-up comme Lomay à Madagascar, ou de la musique avec la jeune pousse de Kinshasa Baziks Pulse, plateforme de streaming pour des artistes indépendants. Dans l’immédiat, le live en streaming prend peu à peu une place de choix dans les usages des Africains connectés, ce qui est de bon augure pour la TV mobile. Dans l’étude réalisée par Deloitte, 25 % des personnes sondées se disent prêtes à dépenser plus de 20 dollars par an pour suivre des événements en direct, en particulier sportifs.

« Le vrai enjeu, c’est la fidélisation des clients car la consommation de data se fait pour l’essentiel en achetant des packs prépayés », explique Bruno Mettling, qui prévoit de tripler d’ici 2022 son nombre d’utilisateurs 4G en Afrique (12 millions aujourd’hui). Car si un Africain sur dix est client d’Orange, il y a de fortes chances pour qu’il ne soit pas lié à un seul opérateur. « À nous de les fidéliser à travers la qualité de service, le prix et une large offre de contenus spécifiques ».

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