Politique

[Tribune] Juste une question d’humanité

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Mis à jour le 14 juillet 2018 à 11h56

Par  Rachid Benzine

Islamologue franco-marocain.

Des migrants africains à Mitiga, en Libye, le 13 avril 2017.

Des migrants africains à Mitiga, en Libye, le 13 avril 2017. © Mohame Ben Khalifa/AP/SIPA

Étrange retournement de l’Histoire. Qui aurait pu prédire, en 2018, lorsque paraissait le numéro 3000 de Jeune Afrique, que la France paierait au prix fort son héritage colonial ?

Emmanuel Macron, rappelez-vous, était à peine à mi-mandat lorsque le krach boursier à Wall Street a déclenché le cataclysme. Réactions économiques en chaîne. Désastre social. Explosion des populismes en Occident.

Alors que le colosse chinois a sombré lui aussi avec l’effondrement du dollar dont le pays détenait une part gargantuesque, c’est le Tiers Monde qui, contre toute attente, tire désormais son épingle du jeu. Il lui a fallu vivre, lui aussi, bien des bouleversements auxquels le Maghreb n’aura pas échappé. Najat Laghouat dirige désormais l’Algérie. Première femme à occuper le poste de président depuis que le front démocratique a mis fin à soixante-dix années de règne du FLN. Le Maroc poursuit quant à lui, à sa vitesse tout orientale, la démocratisation de ses institutions, tandis que la Tunisie peine encore à sortir du piège islamiste.

Mais ce n’est pas sur ces généralités que je voulais attirer votre attention à l’occasion de la publication de ce numéro 4000 de Jeune Afrique, mais bien sûr le sort des migrants. Notamment ceux qui, venus de France avec l’énergie du désespoir, meurent chaque jour en traversant la Méditerranée sur des embarcations de fortune. La générosité et la solidarité qui ont toujours été la marque de fabrique de nos sociétés d’Afrique du Nord devraient nous encourager à davantage de bienveillance.

Il faut savoir tourner la page et reconnaître la contribution de premier plan que pourraient offrir ces migrants

Les conditions de vie concentrationnaires de ces populations sur notre sol sont une honte. Certes, nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde, mais ne tenons pas ces demandeurs d’asile pour responsables de ce que nos pays ont subi durant la colonisation. Il faut savoir tourner la page et reconnaître la contribution de premier plan que pourraient offrir ces migrants, tant à notre économie qu’à notre culture, si nous savions les mettre en valeur en leur confiant des tâches qui correspondent à leur niveau de qualification.

Eldorado subsaharien

Malgré l’explosion du niveau de vie et les progrès colossaux de nos systèmes de santé ces dernières années, permettant d’assurer enfin pour toutes et pour tous un accès à des soins de qualité, l’éducation reste le parent pauvre de nos sociétés du Maghreb. La politique dite d’« immigration choisie » mise en place par nos trois pays reste trop restrictive. En visitant récemment un camp de transit près de Tanger, j’ai pu rencontrer des dizaines d’enseignants et d’ingénieurs confirmés qui pourraient assurer des tâches éducatives, même comme assistants, au sein de nos écoles. Au lieu de cela, les directives administratives contraignent les plus chanceux, qui se voient offrir un titre de séjour provisoire, à effectuer des tâches subalternes et dérisoires qui leur permettent à peine de survivre et les poussent sans aucun doute dans la délinquance, problème endémique qui prend une ampleur considérable parmi ces migrants, notamment ceux venus de l’Hexagone. N’attendons pas qu’une nouvelle jungle s’installe aux portes de Laâyoune.

L’attrait de ces populations déclassées pour l’eldorado subsaharien fait grand tort à nos territoires, qui ne savent pas se rendre plus attractifs pour les migrants occidentaux. La pratique de séparation systématique des hommes de leur femme et de leurs enfants n’est pas non plus de nature à améliorer notre image de marque auprès de nos partenaires de l’Asie du Sud-Est, qui ont pris sans rechigner ces dernières années leur part de réfugiés. Nous sommes probablement les seuls à être très en dessous du quota de migrants que nous nous étions engagés à accueillir sur nos territoires. Et les changements climatiques en cours nous obligent déjà à faire face à une nouvelle vague migratoire. Déjà, on signale des bandes de Néerlandais errant dans le sud de l’Algérie. De pauvres hères abandonnés là par leurs passeurs italiens qui alimentent le trafic d’êtres humains pour le compte de la mafia, seule structure collective subsistant dans ce pays à la dérive.

J’en appelle donc à la responsabilité de toutes et de tous. L’accueil de l’étranger en détresse n’est pas seulement une question de droit international, c’est une question morale, un devoir éthique. Bref, une question d’humanité.

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