Société

[Tribune] Dans vingt ans, « le bonheur d’être africain »

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Alioune Sall est docteur en sociologie, directeur exécutif de l’Institut des futurs africains (IFA).

La jeunesse de Yamoussoukro (photo d'illustration). © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Et si on passait au numéro 4000 de JA ? À quoi ressemblerait le continent dans vingt ans ? Pour Alioune Sall, qui a laissé libre cours à son imagination, l'Union africaine est enfin l'interlocuteur privilégié de l'Europe.

La réunion de rédaction hebdomadaire virtuelle vient de s’achever. La « ruche », comme on l’appelait au début du siècle, est aujourd’hui si connectée ! Éparpillée aux quatre coins du monde, tous les grands noms du journal y ont participé.

Lumpungu a affronté Biarnes sur l’intelligence artificielle. Eva Diop et Donald Dayan ont disserté sur les chances comparées des équipes de foot féminin du Burkina et du Botswana d’atteindre les quarts de finale du Mondial. L’Angolaise Henriques van Damme y a commenté l’entrée dans la Pléiade des œuvres complètes de Noureddine Farah : Je vous salue Allah. C’est en arabe qu’elle en a discuté avec d’anciens Shebab, occupés à mettre les dernières touches aux célébrations du 20e anniversaire de la réconciliation qui se tiennent dans la capitale somalienne. L’interview qu’elle y fera du chorégraphe Qudus, un natif de Maiduguri établi à Londres, sera relayée par satellite pour les abonnés à l’édition numérique.

Le 4000e numéro est à l’image du continent : le vert et l’or, les couleurs dominantes ; la postémergence, la thématique centrale

Au siège parisien du journal, l’excitation est à son comble. La décision a été prise de mettre ce 4000e numéro à l’image du continent : le vert et l’or, les couleurs dominantes ; la postémergence, la thématique centrale. Le titre de l’éditorial, « Le bonheur d’être africain », donnera le ton.


>>> A LIRE – [Édito] 3 000, l’odyssée de JA


Manifestation des germes des changements

Un tel titre, nul n’y aurait songé en 2018, lorsque paraissait le 3000e numéro. Certes, à l’époque, la croissance, en berne depuis longtemps, venait juste de rebondir. Et l’émergence, entravée par les guerres, la famine, la corruption, l’injustice, était l’aspiration la mieux partagée par tous les Africains. Que de changements depuis !

Les alternances apaisées sont la règle, même au Swaziland et au Lesotho

On vit aussi bien dans les campagnes que dans les villes. L’aménagement du territoire et la décentralisation y auront contribué de manière non négligeable. Le fameux dividende démographique, qui faisait l’objet de vifs débats, s’est enfin réalisé. Éducation, santé et emploi des jeunes l’auront rendu possible, et l’entrée en vigueur de la zone de libre-échange continentale a permis à l’Afrique de peser dans le commerce mondial. Les alternances apaisées sont la règle, même au Swaziland et au Lesotho, où les dernières monarchies font figure de reliques exotiques.

Les germes des changements que l’on percevait dans les structures sociales se manifestent aujourd’hui par de nouvelles formes d’association fondées non plus sur le sang, mais sur des valeurs partagées. Kin-Kig-Ura – pour Kinshasa-Kigali-Bujumbura –, chanté en swahili par un orchestre fort bien nommé Les Grands Lacs, cartonne depuis des semaines au hit-parade.

 Les lions sont bien sortis de la tanière », pense Adolphe M. à 92 ans

« Les lions sont bien sortis de la tanière », pense Adolphe M. à 92 ans. Si son corps chancelle lorsqu’il se relève, il a toute sa tête et se réjouit d’avoir vécu assez longtemps pour être témoin de cette transformation, lui qui passait pour un doux rêveur lorsque, jeune universitaire, il participait à une réflexion prospective sur l’Afrique, dont l’un des scénarios portait justement ce titre. Le chemin de la transformation, se remémore-t-il, fut parsemé de tensions : la séquestration du personnel expatrié de la compagnie de transport maritime, la révision constitutionnelle de 2030 qui sanctuarisa le mandat unique et la parité hommes-femmes au sein du gouvernement, la loi sur le mariage homosexuel, qui divisa tant les peuples…

« La triple audace »

Il décide de publier dans la rubrique « Esprits libérés » du prochain numéro un article décrivant les ressorts de ce miracle. Il y évoquera le choc salutaire de la crise migratoire née en 2015. Face à la volonté des Européens de faire des pays africains les geôliers des indésirables candidats à la migration vers le Vieux Continent, l’UA s’était imposée comme l’interlocuteur privilégié de l’Europe. Elle avait pour cela mobilisé les meilleurs spécialistes, dont la « Déclaration solennelle sur les flux migratoires », qui battait en brèche bien des idées reçues, avait été célébrée comme un modèle de rigueur.

Cette confiance retrouvée avait remis en question tous les paradigmes qui avaient jusqu’alors eu droit de cité. Deux points avaient retenu l’attention des analystes : la nécessité de favoriser la libre circulation et la liberté pour les Africains de s’installer partout sur leur continent, et celle de valoriser davantage l’épargne des migrants.

Adolphe avait trouvé le titre de son article : « La triple audace ».

« Qu’est-ce à dire ? lui demande son petit-fils Musa, dont les travaux en épistémologie des sciences font autorité à l’université virtuelle de Cape Town.

– Oser penser, oser parler, oser agir.

– Mais n’était-ce pas déjà le secret du miracle grec ?

– Oui, mais la modernité a parfois des racines bien insoupçonnées. Tout comme l’à venir, dont on doit pourtant s’efforcer de repérer les mille et un sentiers qu’il peut prendre pour être présent demain. »

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