Politique

Côte d’Ivoire : la bataille du Nord a commencé

Guillaume Soro (à g.) et Amadou Gon Coulibaly lors du 4e congrès du RDR, le 5 mai 2018, à Abidjan. © Siaka Kambou/AFP.

Dans les bastions du parti au pouvoir, le Rassemblement des républicains (RDR), c’est une lutte sans merci qui se joue à l’approche des élections locales.

Comme chaque vendredi, il n’y a que du beau monde à bord du vol HF 49 d’Air Côte d’Ivoire. Une ministre, l’une des éminences grises du chef du gouvernement, un soutien du président de l’Assemblée nationale, deux députés et une quinzaine de petits et grands barons politiques ont pris place ce jour-là à bord du Bombardier de la compagnie nationale. Direction le Nord. Tous s’apprêtent à arpenter leur fief pendant le week-end, village après village, serrer les mains, convaincre les chefs, les femmes, ceux qui ont un peu de poids et pourront relayer la bonne parole.

Depuis Abidjan, il faut quatre-vingts minutes pour avaler les 600 km qui mènent à Korhogo, un huis clos où se font et se défont les intrigues locales. À bord du petit appareil à hélices, on s’espionne autant que l’on se sourit. Tous se connaissent si bien et depuis si longtemps. « Décidément, dans le Nord, il y a des turbulences, sourit l’un de ces puissants passagers. Mais au moins, si on y passe, c’est tous ensemble. Aucun survivant ! » En cette saison des pluies, l’orage gronde sur la capitale des Savanes et l’atterrissage est agité.

Depuis l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara, le grand Nord a fait peau neuve

Sur ces terres rouges de latérite où le Rassemblement des républicains (RDR) règne en maître, ce n’est pas encore la tempête, mais, depuis un an, les nuages s’amoncellent. Alors que le parti présidentiel est désormais divisé entre partisans d’Amadou Gon Coulibaly et proches de Guillaume Soro, à l’aube des élections municipales et régionales qui doivent se tenir d’ici à la fin de l’année, la région est écartelée entre les camps des deux ambitieux. À peine 52 km séparent la grande Korhogo, royaume des Gon Coulibaly, de la commerçante Ferkessédougou, base de l’ancien chef de la rébellion des Forces nouvelles (FN). Deux fiefs qui se regardent désormais avec suspicion et ressentiment.

Ces rivales, aux destins et aux familles entrelacés, n’ont pourtant jamais été aussi proches. « Pendant la crise postélectorale de 2011, on pouvait mettre quatre à cinq heures pour faire Ferké-Korhogo », raconte André Soro. Né à Ferkessédougou, le frêle chauffeur connaît chaque piste de la région et a conduit nombre de rebelles pendant les années de crise. « Il y avait des barrages tous les 100 m, un bitume complètement gâté. Maintenant, en une heure, c’est fait ! »

« Ils ne pensent qu’à s’enrichir »

Depuis l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara, le grand Nord a fait peau neuve. Fervent partisan de l’enfant de sa ville, André Soro montre avec fierté les nouvelles usines de riz et de coton installées « grâce à Guillaume » à la sortie de la capitale du Tchologo, la peinture fraîche sur la caserne et le revêtement luisant du boulevard principal de la ville, baptisé Alassane-Ouattara… comme à Korhogo. La principale cité des Savanes a changé de visage, elle aussi. Amadou Gon Coulibaly a transformé les pistes caillouteuses en de cossues avenues, de nouvelles sociétés se sont installées, la sécurité est assurée.

Si on lui demande de fouiller dans sa mémoire, Léonard, ancien combattant des FN, parvient à se souvenir du difficile temps de la crise, de cette époque où le pays était coupé en deux et où le Nord, contrôlé par la rébellion, était délaissé par l’administration sudiste. Mais les changements opérés depuis ne lui suffisent plus : il ne voit plus que les murs flambant neufs de la résidence présidentielle de Korhogo – bien moins belle lorsque le président déchu, Laurent Gbagbo, y était détenu en 2011. Il s’agace devant ceux, plus hauts, plus beaux, qui ont été élevés autour de la cour familiale des Gon Coulibaly.

On a fait la guerre pour eux, et maintenant ? Pour beaucoup ici, c’est toujours la galère…

Dans la ville, la corruption persiste et les soupçons sont omniprésents. L’octroi fin mai du projet de construction de la première centrale photovoltaïque à Adama Kamara, un proche du Premier ministre, a fait grincer des dents. « On a fait la guerre pour eux, et maintenant ? Pour beaucoup ici, c’est toujours la galère. » Engagé dès 2002 au sein de la rébellion, le jeune homme aux traits tirés a accepté de rendre les armes contre un petit pécule. Bien insuffisant, selon ce membre de la fameuse « cellule 39 », celle qui a bruyamment réclamé 12 millions de F CFA (environ 18 000 euros) de primes l’année dernière. Il estime avoir droit à la même chose que ses frères rebelles intégrés à l’armée qui se sont mutinés en janvier et mai 2017. Même dans le Nord, les soldats n’ont pas hésité à semer la peur et à faire résonner leurs armes. Cette grogne sociale, certains des responsables du RDR dans la région l’ont bien entendue.

Remobilisation du RDR

« De la corruption ? Du favoritisme ? On connaît les rumeurs, mais donnez-moi un seul exemple concret ! Ce ne sont que des on-dit », répond Lassina Koné. Portrait de Ouattara peint sur le mur, photo du Premier ministre accrochée en évidence, ce cadre du RDR reçoit dans le QG du parti, en plein cœur de Korhogo. « Je mets au défi quiconque de réaliser ce qu’Alassane Ouattara et Amadou Gon Coulibaly ont fait dans la région en si peu de temps. Nous savons que cela ne suffit pas et que les attentes sont énormes. À nous de communiquer et de mieux expliquer notre action. »

Peu le reconnaissent publiquement, mais, dans ces bastions historiques, la désaffection de l’électorat traditionnel préoccupe nombre de membres du RDR. Cela fait déjà plusieurs semaines que tous les cadres sont chargés de battre la campagne pour mobiliser les habitants du Nord, en vue des élections locales. « Nous avons eu plusieurs alertes, notamment lors des législatives de 2016 », confie l’un des hauts responsables locaux. Il y a eu l’abstention, plus forte que beaucoup ne l’avaient imaginé, mais aussi l’élection d’indépendants dont certains issus des rangs mêmes du RDR. Mamadou Kanigui Soro est l’un d’eux, élu haut la main dans la circonscription de Sirasso, non loin de Korhogo, face au candidat investi par la majorité présidentielle.

Je gênais, alors on a tenté de m’éloigner de l’hémicycle, mais, malheureusement pour eux, ils n’y sont pas parvenus… sourit un proche de Guillaume Soro

L’homme ne cache pas ses affinités. Fondateur du Réseau des amis de la Côte d’Ivoire (Raci), l’un des principaux mouvements pro-Soro, il reçoit en permanence dans sa villa de Korhogo. Petits et grands mouvements de soutien de l’ancien chef rebelle ont essaimé dans la région. « Ces gens sont tous achetés. Pour une voiture, 200 000 francs et du riz, ils deviennent pro-Soro », balaie l’un de leurs adversaires au sein du parti. Et lorsqu’on évoque ce meeting de la « réconciliation » où, en mars 2017, Soro avait été bien plus acclamé que le Premier ministre, il assure que cela « avait été monté de toutes pièces. Il y a ceux qui font du bruit et tous les autres. C’est la majorité silencieuse qui fait l’élection ».


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Si ses proches jurent que le président de l’Assemblée nationale « n’a jamais donné aucune consigne et qu’il ne s’agit que d’initiatives personnelles », ils comptent bien compliquer la tâche des candidats qui seront investis par le Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP). À Korhogo, Siriki Soro ne fait pas mystère de sa candidature face à Lanzéni Coulibaly, l’homme qui doit prendre la relève d’Amadou Gon Coulibaly. Après avoir été le maître de la ville pendant dix-sept ans, « le lion » de Korhogo a en effet annoncé qu’il ne briguerait pas de nouveau mandat. À Ferké, une bataille similaire devrait se jouer, comme pour la présidence du conseil régional du Tchologo, où il n’est pas encore exclu que des indépendants se lancent face à Téné Birahima Ouattara, le frère et collaborateur du président ivoirien.

Incidents suspects

Incendies dans des villages, menaces, intimidations… Depuis quelques semaines, de drôles d’incidents rythment le quotidien du Nord. Chacun feint de ne pas savoir ce qui se trame. Mais c’est le propre de ces villes loin d’Abidjan : on se connaît trop bien pour qu’il y ait des secrets. Chacun sait ici qu’au-delà des locales c’est déjà la présidentielle de 2020 qui se joue. Car personne au RDR ne pourra l’emporter sans contrôler ce Nord, qui, en 2010 comme en 2015, a offert à Ouattara des scores écrasants.

À côté du QG du RDR de Korhogo, l’un des lieutenants d’Amadou Gon Coulibaly se veut rassurant : «

 Il y a des tensions, mais Soro et nous, on ne divorcera jamais. Ce qui nous unit est bien plus fort que ce qui nous divise.

À quelques mètres de là, André Soro, le chauffeur natif de Ferké, monte le son qui s’échappe de l’autoradio de son vieux 4×4 : « I’m a rebel… rebel in the morning time… Soul rebel… an’ in the evening too… ». Le disque de Bunny Wailer grésille un peu. « C’est ma chanson préférée ! » lance-t-il entre défi et sourire.


Korhogo en héritage

Il ne reste que des ruines de la demeure, mais elles laissent entrevoir sa grandeur passée. Cette maison qui se livre à tous les regards, saccagée et pillée en 2011, c’est celle de Lacina Gbon Coulibaly. En plein cœur de Korhogo, nul n’a souhaité la reconstruire. Peut-être est-ce un avertissement : l’oncle d’Amadou Gon Coulibaly avait choisi Laurent Gbagbo et non Alassane Ouattara.


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Dans une ville dont le nom signifie « héritage » en sénoufo, la politique se transmet de père en fils chez les descendants de Péléforo Gbon Coulibaly. « Mon arrière-grand-père avait cent femmes, c’est dire si nous sommes nombreux. Cela permet de compter à Korhogo et bien au-delà », témoigne ce cadre du RDR. Mais si aujourd’hui le « lion », comme est surnommé Amadou Gon Coulibaly, est le maître de la capitale des Savanes, ses premiers adversaires sont aussi ses plus proches. Lorsqu’en 2010 il était le directeur de campagne d’Alassane Ouattara, un autre de ses oncles, Issa Malick, était celui de Laurent Gbagbo. L’opposant vit aujourd’hui en exil.

Dans la famille, on ne s’est jamais fait de cadeau. Comme du temps où Kassoum Coulibaly, « un des baobabs » de Korhogo et vice-président du PDCI-RDA, aujourd’hui disparu, s’était battu pour ravir la mairie à un oncle. C’est désormais l’un de ses fils, Souleymane, qui dirige le PDCI localement. « Il y en a toujours qui vont à droite quand les autres vont à gauche », sourit l’un des hommes d’Amadou Gon Coulibaly.

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