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Nigeria : Nnedi Okorafor, le futur en littérature

Nnedi Okorafor, auteure de "Qui a peur de la mort ?" (traduit par Laurent Philibert-Caillat, ActuSF, 552 p., 16 euros) est la scénariste de plusieurs comics parus chez Marvel, dont le récent "Wakanda forever". © Marvel / DR

Auteure de science-fiction reconnue, l’Américano-Nigériane Nnedi Okorafor a notamment collaboré avec les éditions Marvel et verra bientôt son roman "Qui a peur de la mort ?" adapté en série pour la chaîne HBO.

Paysages oniriques, visions apocalyptiques, mondes parallèles, guerres ethniques, sexe, violence et vin de palme… Le futur selon Nnedi Okorafor n’a guère à envier au présent, il n’en est qu’une image saturée où la magie et les traditions du passé côtoient la technologie la plus avancée.

« Qui a peur de la mort ? », son seul roman traduit en français, a été acheté par la chaîne HBO et sera adapté à l’écran par le pape de la science-fiction, George R.R. Martin, auteur du Trône de fer (Game of Thrones sur HBO). Mais l’Américano-Nigériane de 44 ans n’est pas l’auteure d’un seul livre : on lui doit plusieurs romans (Lagoon, The Book of Phoenix, The Binti Trilogy, Kabu Kabu), des textes pour enfants (Chicken in the Kitchen) et adolescents (The Akata Series, The Shadow Speaker) et surtout des scénarios de comics. Pas n’importe lesquels puisqu’elle a signé Antar, the Black Knight (illustré par Eric Battle) et Long Live the King, épisode de Black Panther dessiné par Aaron Covington. Plus récemment, elle a été sollicitée par les éditions Marvel pour imaginer un épisode consacré à la garde féminine du prince T’Challa, les Dora Milaje, sous le titre Wakanda Forever.

« Évidemment, je connaissais Black Panther, j’en parlais beaucoup avec mes amis, se souvient-elle. Ce pays d’Afrique mythique et technologiquement avancé, mais enclavé quelque part près du Kenya ou de la Tanzanie, ça ne fonctionne pas vraiment pour moi. L’organisation monarchique me gêne aussi un peu.


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Quand Marvel m’a sollicitée, j’ai pris deux semaines pour répondre. Mais j’aime le caractère de T’Challa, la situation de conflit entre l’individu qu’il est et sa communauté. » Depuis, le long-métrage inspiré du super-héros a connu un succès phénoménal. « D’une manière générale, j’ai aimé le film et je l’ai vu deux fois, raconte Okorafor. Il est politiquement dense, et bien sûr il offre enfin la possibilité de voir des Noirs à l’écran ! »

Atteinte de scoliose, l’écriture prend le pas sur le sport

Romancière à succès, enseignante, Nnedi Okorafor a décidé cette année d’abandonner tous ses autres engagements pour se consacrer entièrement à ce sport de combat qu’est l’écriture. C’est pourtant dans un tout autre domaine qu’elle aurait dû briller. Fille d’immigrés nigérians ayant fui la guerre du Biafra à la fin des années 1960, Nnedi Okorafor fut d’abord une grande sportive. « Entre 9 et 19 ans, j’ai beaucoup joué au tennis, au point de tourner à travers les États-Unis et de me poser la question de savoir si j’allais devenir professionnelle », se souvient celle qui a tapé la balle contre Jennifer Capriati et Lindsay Davenport, mais qui se débrouillait pas mal aussi en athlétisme sur le 400 m et le saut en hauteur.

Dans un court texte intitulé Jambes, elle écrit : « Longues et fines, elles m’emportaient à grande vitesse sur le court de tennis. À l’école primaire, elles bottaient les garçons qui me traitaient de “nègre”. Elles sont ce que les hommes remarquent en premier chez moi. Elles sont souvent source de ridicule. Elles sont l’endroit où se trouvent mes quatre tatouages. Pourtant ces mêmes jambes sont à l’origine des moments les plus noirs de mon existence. Et c’est mon esprit, qui se trouve quelque part au-dessus d’elles, qui m’a conduit où je me trouve aujourd’hui. » Les phrases qui suivent racontent le drame : atteinte d’une sévère scoliose, Nnedi Okorafor doit subir une intervention chirurgicale si elle ne veut pas se retrouver dans un fauteuil roulant à l’âge de 35 ans. L’opération est peu risquée… Pourtant, la jeune femme fait partie des 1 % de malchanceux qui se réveillent paralysés et doivent réapprendre à marcher.

C’était fini, je ne pourrais jamais retrouver mon niveau d’avant, raconte-t-elle. Aujourd’hui, c’est quelque chose qui continue de me travailler. Mais un athlète reste un athlète dans sa tête.

À l’hôpital, « pour ne pas devenir folle », elle essaie d’occuper son esprit, crée une femme en argile et commence à écrire à propos de cette femme, lui donnant la capacité de voler. « Il fallait que j’aille ailleurs, que je m’évade, se souvient-elle. En écrivant, je me suis sentie plus grande. L’écriture a pour moi une vertu thérapeutique. Quand les choses vont mal, j’écris. »

Des parents adeptes de lecture

Enfant, elle avait facilement accès aux livres. Son père, chirurgien cardiaque, aimait la nature et la poussait vers des ouvrages scientifiques. Sa mère, plus littéraire, vers les ouvrages classiques de la littérature britannique. « J’ai d’abord lu les textes scientifiques d’Isaac Asimov, avant de découvrir qu’il était un auteur de science-fiction. J’aimais les histoires sans humains, comme les Moomins, de la Finlandaise Tove Jansson, ou les histoires de sorcellerie telles que Sacrées sorcières, de Roald Dahl. Ma sœur écrivait un peu, j’étais plus intéressée par la science, je classais les insectes, même à l’école je n’étais pas poussée à écrire », note Okorafor.

Le grand moment de son enfance, c’est la découverte du Nigeria et du pays igbo, dont sont originaires ses parents. Elle a 7 ans quand elle s’y rend pour la première fois : « C’était le paradis ! Il y avait mes grands-parents, mes cousins, une très grande famille… Et puis de nombreux insectes… J’adore les insectes ! » Les voyages au pays, tous les deux ans, restent aujourd’hui encore ses souvenirs les plus forts – sans doute parce qu’ils renvoient à ce qui « constitue [son] identité ». Elle y a d’ailleurs récemment emmené sa fille : « Elle était très petite, mais elle a aimé, elle a réagi comme moi. Pour elle aussi, c’était le paradis. »

Pour un temps ralentie et déséquilibrée dans ses mouvements, Nnedi Okorafor se lance dans l’écriture, emportée par « l’acte de déplacer un stylo sur du papier », mais sans penser à la publication. « C’était de petites saynètes, des textes courts empreints de réalisme magique. Dans l’un des premiers, il y avait des canards roses ! Pendant huit ans, c’est une activité que j’ai menée pour moi seule, je n’envisageais pas de publier. » Ses études l’entraînent tout de même vers le journalisme, qu’elle pratiquera « pendant un an ou deux », et l’écriture créative, qu’elle enseignera à la Chicago State University et à la State University of New York, à Buffalo.

Un livre riche en description

Dans Qui a peur de la mort ?, le récit se développe avec fluidité autour d’images fortes – une scène de viol, une scène d’excision, une métamorphose, une tempête de sable, l’apparition d’une mascarade – où les références à la nature, avec les animaux, les roches, le climat, sont fréquentes.


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« Je n’ai pas de programme quand je commence à écrire, tout démarre souvent à partir d’un événement assez anodin, personnel, direct… et se développe ensuite dans un décor qui peut rappeler le Nigeria, la Namibie ou le Soudan, comme c’est le cas pour Qui a peur de la mort ? J’essaie de rester précise, l’Afrique étant un grand continent, très divers. »

Afro-futuriste ? La question l’ennuie. « C’est un terme assez frustrant, selon moi. Sa définition dépend du pays où l’on se trouve, son usage est souvent de l’ordre du marketing. Je suis labellisée ainsi, mais je réponds en général que je ne sais pas ce que cela veut dire. À la limite, je préfère qu’on parle de science-fiction… »

Ode à la féminité

Au fond, celle qui a longtemps trouvé ce domaine « trop mâle et trop blanc » mérite plutôt le qualificatif d’afro-féministe. Ses héros sont des héroïnes au caractère en acier trempé, à l’instar d’Onyewonsu, qui n’hésite jamais à défier le patriarcat dominant. Des héroïnes qui osent dire leur envie de séduire, leur besoin de sexe. En ce sens, Qui a peur de la mort ? est une véritable ode à la féminité, abordant aussi bien la question du plaisir que celle de l’enfantement, sans en faire de simples sujets annexes. À sa manière, Nnedi Okorafor rend possible l’émergence d’une SF féminine d’inspiration africaine. « Pendant longtemps, il n’y a pas eu d’écrivains de SF africains. Souvent, c’était du snobisme : au Nigeria, certains disaient que c’était pour les enfants ou que c’était une littérature coloniale. Il y avait cette idée que les romanciers africains ne pouvaient pas réussir en se consacrant à ce domaine. Cela change aujourd’hui. » Grâce lui soit rendue.


D’Obama à Trump

En matière de politique, Nnedi Okorafor ne mâche pas ses mots. « Barack Obama était loin d’être parfait, dit-elle. Certains aspects de sa politique étaient problématiques, et il aurait pu faire beaucoup plus pour Chicago. Cela étant dit, comparé au cauchemar que nous vivons aujourd’hui… » Mais, pour elle, il faut aller au-delà de ce que représente Donald Trump. « La question raciale existe depuis longtemps ; l’accession de Trump à la présidence n’a fait que donner plus de pouvoir et de visibilité à certaines attitudes. Le problème, c’est qu’elles existent. Néanmoins, mettre un visage sur l’ennemi, même si c’est effrayant, peut rendre les choses plus faciles. »

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