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Cet article est issu du dossier «Transfert d'argent, réseaux sociaux, data : comment le mobile est devenu incontournable»

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Télécoms

Jean-Claude Tshipama (Broadband in Africa) : « Notre modèle de satellite est le plus rentable »

jean-claude tshipama, eutelsat © Romain GAILLARD/REA

Avec le déploiement de son service Konnect Africa, la filiale d'Eutelsat Broadband in Africa entend fournir du haut débit dans les zones non couvertes par la fibre. Jeune Afrique a rencontré son directeur général, Jean-Claude Tshipama.

Après être passé chez les opérateurs Airtel, Telcel et Digicel, puis chez Microsoft, et après avoir assumé les fonctions de directeur général de Canal+ en RD Congo, Jean-Claude Tshipama a pris à la fin d’avril les commandes de Broadband in Africa, filiale d’Eutelsat (1 478 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2017). Sa mission : assurer le déploiement du service Konnect Africa, lancé il y a un an, destiné à fournir de l’internet haut débit dans les déserts numériques africains.

Dans deux ans, Eutelsat profitera de son propre satellite, Konnect, qui lui permettra de couvrir tout le continent. Alors que le raccordement aux infrastructures est onéreux, Jean-Claude Tshipama promet un tarif défiant toute concurrence, en visant d’abord des clients « adressables ».

Jeune Afrique : Le satellite Al Yah 3, sur lequel vous louez une grande partie de vos capacités, sera opérationnel dans les prochaines semaines. On estime que ce satellite a perdu 43 % de sa longévité après des problèmes de mise en orbite, en janvier. Cela se répercute-t-il sur votre activité ?

Jean-Claude Tshipama : Le satellite de Yahsat a atteint sa position orbitale le 31 mai, et une partie de sa capacité sera mise à notre disposition dans les prochaines semaines. Sa mise en service a pris du retard, ce qui a eu pour conséquence de décaler la pleine commercialisation de nos offres d’accès à internet sur le continent africain.

Par ailleurs, sa longévité réduite est sans conséquence pour nous car, en 2020, nous disposerons de notre propre satellite, Konnect, qui prendra le relais des satellites Al Yah 2 et Al Yah 3 en couvrant des zones que ces derniers n’atteignent pas. Konnect couvrira 98 % de l’Afrique subsaharienne. Il est en cours de construction et sera opérationnel dans deux ans. Al Yah 3 nous apportera de la couverture supplémentaire. Avec Konnect, on couvrira tous les pays africains.


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Il y a un an, vous lanciez le service d’accès à internet Konnect Africa dans neuf pays. Où en est aujourd’hui son déploiement ?

Nos services résidentiels et destinés aux entreprises sont en cours de développement et de déploiement. Pour notre nouveau service SmartWifi, qui permet d’apporter internet à tout un village à travers un point d’accès wifi partagé, nous sommes dans la phase d’identification de nos partenaires.

Actuellement, nous effectuons avec ces derniers les tests techniques en Afrique du Sud, au Cameroun et au Kenya. On ajoutera bientôt neuf pays à la couverture de nos services, dont le Sénégal, le Congo-Kinshasa, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Rwanda, le Burundi et la Zambie. Un faisceau couvrira Brazzaville. Notre objectif est de desservir les zones non couvertes par la fibre, par la 3G ou la 4G, d’offrir une solution complémentaire aux opérateurs de téléphonie mobile. Ce qui permettra de réduire la fracture numérique et d’apporter internet au-delà des zones périurbaines.


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Le déficit d’accès à l’électricité en zone rurale n’est-il pas un frein au déploiement de votre solution ?

Ce n’est pas un problème pour nous, puisque nous ciblons essentiellement des clients « entreprises », qui ont déjà accès à l’électricité, voire qui en produisent eux-mêmes pour leurs propres besoins, parfois au travers de panneaux solaires. La pénétration du smartphone n’est pas non plus un enjeu pour nous. Sa part ne va cesser de grandir.

Certains déserts numériques sont aussi des déserts économiques, sans industrie, où les populations sont plutôt agricoles. Comment votre service peut-il être rentable dans ces zones ?

Nous avons établi la typologie d’une centaine d’entreprises rurales – hôtels, agences bancaires, stations-service, sociétés minières, fermes – qui ne sont aujourd’hui pas desservies par la fibre optique. Cette dernière est coûteuse et se limite aux grandes villes. Plus on sort des villes, moins il y a d’argent disponible pour installer la fibre, plus les investissements sont substantiels.

Quant à la solution 3G, elle est également extrêmement coûteuse pour les opérateurs mobiles dans les zones peuplées. Nous ciblons aussi des populations résidentielles, notamment des foyers qui peuvent se permettre d’acheter une antenne et bénéficier ainsi de nos offres. Pour ceux qui n’en ont pas les moyens, ou pour les consommateurs individuels, nous installons aussi des points d’accès wifi partagés dans les villages.

Le coût d’accès pour le consommateur individuel est alors très abordable, à partir de 25 centimes d’euro par volume minimum. Une fois l’investissement fait, le satellite couvre toutes les habitations d’un territoire. C’est un indéniable avantage. Ce n’est pas le même modèle qu’avec une antenne ou de la fibre, pour lequel l’opérateur de télécoms terrestre raisonne en fonction du nombre de personnes à qui il apporte le service.

L’opérateur Camtel vient de signer un partenariat avec le belge SatADSL, au Cameroun. D’autres acteurs apparaissent, comme Turksat (qui a signé un partenariat avec Nigcomsat, au Nigeria), Global Telesat et RascomStar, qui se sont associés pour fournir une meilleure connectivité… Comment voyez-vous émerger cette concurrence avec de plus petits acteurs ?

La concurrence est bénéfique pour le marché, elle crée de l’émulation. Nous n’avons pas la prétention de vouloir prendre 100 % du marché. Plusieurs millions de personnes n’ont pas accès à internet, il y a de la place pour tous les opérateurs.

Cela a néanmoins une incidence sur les prix…

Pour le consommateur final, la concurrence apporte de la valeur. Les gens peuvent faire la comparaison sur la qualité de service et d’équipement. C’est au client de juger la valeur de chaque acteur.

L’arrivée des satellites conçus par OneWeb, SpaceX et Google ne risque-t-elle pas un jour de vous nuire ?

D’autres opérateurs proposent des constellations en orbite moyenne ou en orbite basse… Eutelsat a fait le choix d’exploiter des satellites géostationnaires, positionnés à 36 000 kilomètres de la terre. Cela ne nous empêche pas de regarder les satellites en constellations. On considère pour l’instant que ce modèle ne peut pas être rentable pour apporter de la connectivité à internet ou de la vidéo. C’est une technologie qui peut être en revanche intéressante pour l’internet des objets. Le satellite géostationnaire nous semble le modèle le plus efficace pour couvrir tous les usages.

Facebook travaillerait actuellement de façon expérimentale au lancement d’autres projets satellitaires. Êtes-vous toujours en discussion avec eux ?

Nos liens se sont desserrés après l’explosion sur le pas de tir, juste avant son lancement, du satellite israélien Amos-6, en 2016, que nous aurions dû opérer conjointement.

Le fonds Inframed avait, en 2016, pris 21 % de Broadband for Africa et en est sorti en 2017. Comptez-vous attirer d’autres fonds d’investissements ?

Nous ne commentons pas les mouvements en cours ou à venir de nos actionnaires sur nos initiatives. Konnect Africa est financé à 100 % par Eutelsat.

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