Sécurité

[Tribune] Boko Haram : les milices, l’autre menace

Par

Marc-Antoine Pérouse de Montclos est directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (IRD, France).

Membres du groupe Boko Haram. © AP/SIPA

Les discours triomphalistes sur le recul de Boko Haram ne doivent pas masquer un autre problème crucial : celui de la démobilisation des milices.

Le seul État du Borno, au Nigeria, compte 26 000 supplétifs de l’armée. Basés dans la ville de Maiduguri et connus sous le nom de Civilian Joint Task Force (CJTF), ils constituent aujourd’hui l’une des plus grosses milices du monde. Si leur rôle est contesté, c’est d’abord parce qu’ils n’ont fait que repousser le conflit dans les campagnes à partir de 2013.

Les combattants de Boko Haram, plutôt que de poursuivre leur politique d’assassinats ciblés, ont alors engagé une stratégie de la terreur pour dissuader les paysans de rejoindre les milices paragouvernementales.

Les villages « protégés » par la CJTF sont devenus des objectifs militaires, et la brutalité des miliciens a poussé des jeunes à trouver refuge auprès de Boko Haram.


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La CJTF a en effet assumé certaines des tâches les plus répugnantes d’une armée qui cherchait elle-même à se défausser des accusations de violations des droits de l’homme. Les témoignages ne manquent pas : les miliciens ont torturé des civils, brûlé vifs des suspects, violé des femmes, organisé la prostitution dans les camps de déplacés, racketté les habitants, exercé divers chantages, volé des rations alimentaires, pris des drogues et profité de leur position pour régler des comptes personnels en dénonçant des innocents.

Des volontaires peu payés

Ils ont aussi fini par se diviser, se disputant les subventions de l’État. Dotée de sa propre direction, la « CJTF rurale », comme on l’appelle parfois, s’est ainsi plainte des miliciens de Maiduguri.

Certains volontaires ont été payés de manière irrégulière, avec un peu de nourriture et quelques fusils de chasse artisanaux

Dans les campagnes, les volontaires ont été payés très irrégulièrement par les responsables des collectivités locales, avec un peu de nourriture et quelques fusils de chasse artisanaux. Recrutés officiellement, les 1 800 jeunes du projet Boyes (Borno Youth Empowerment Scheme) ont été rémunérés trois fois plus pour constituer des patrouilles de 50 membres dans chacun des 10 secteurs de Maiduguri et des 22 émirats du Borno.

Pour ne rien arranger, les politiciens de la région ont manipulé la CJTF dans la perspective des élections générales de 2019. Le gouverneur du Borno, Kashim Shettima, avait initialement soutenu la formation de milices pour assurer sa propre sécurité et pallier les déficiences de la police fédérale du temps où il appartenait à un parti d’opposition (c’est-à-dire avant l’élection du président Buhari, en 2015).

Les commandants de la CJTF s’en plaignent eux-mêmes : ils n’arrivent plus à contrôler leurs hommes achetés par les politiciens

Aujourd’hui, grâce à une sorte de « caisse noire officielle » appelée « security vote » au Nigeria, il est suspecté de soutenir une faction de la CJTF pour faire taire ses détracteurs et assurer l’élection de son « poulain » et ministre de la Justice, Kaka Shehu Lawan. Son grand rival, l’ancien gouverneur de l’État Ali Modu Sheriff, n’a pas procédé autrement : en 2016, il est brièvement revenu à Maiduguri donner des motos-taxis à quelques miliciens, alimentant les soupçons sur sa volonté de reconstituer l’« armée privée » qui lui avait permis de gagner les élections régionales de 2003 et de 2007.

Le torchon brûle aussi avec les forces de sécurité

Les commandants de la CJTF s’en plaignent eux-mêmes : ils n’arrivent plus à contrôler leurs hommes achetés par les politiciens. Le torchon brûle aussi avec les forces de sécurité, après quelques heurts avec la police et l’armée. En février 2017, soupçonné de collusion avec Boko Haram, le fondateur de la CJTF, Baba Lawan Jafar, a été arrêté. De leur côté, les miliciens accusent les soldats de vendre des armes aux insurgés et de relâcher les suspects qui leur sont livrés contre monnaie sonnante et trébuchante.


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Faute d’argent, les autorités n’ont guère les moyens d’intégrer cette troupe indisciplinée. Dans le cadre d’une loi votée en mai 2015, il a été prévu que seuls 600 jeunes du projet Boyes bénéficieraient d’un « recyclage » professionnel. Les autres ont le sentiment de ne pas être récompensés de leurs sacrifices. Certains ont même été emprisonnés pour de menus larcins, alors que les combattants de Boko Haram peuvent prétendre à une aide à la réinsertion s’ils se rendent.

Leurs désillusions font évidemment le jeu des insurgés : dans une interview publiée en août 2016 par Al-Naba, un journal de l’État islamique, Habib Muhammad Yusuf « al-Barnawi », le leader de la faction de Boko Haram affiliée à Daesh, promettait de ne pas exterminer les miliciens qui accepteraient de se « repentir » et de servir la cause du jihad…

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