Politique économique

Enquête : un vent de libéralisation souffle sur l’Éthiopie

Le chef du gouvernement éthiopien, Abiy Ahmed, lors du sommet extraordinaire de l'Autorité intergouvernmentale pour le développement (Igad), le 21 juin, à Addis Abeba. © Yonas Tades AFP

Pour faciliter l’arrivée d’investisseurs étrangers et financer les projets d’infrastructures, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed est résolu à mener les réformes économiques indispensables, combinées à une volonté de détente politique.

Près de trois mois après sa nomination comme Premier ministre de l’Éthiopie pour tenter de tirer le « lion africain » de la cage où il s’est lui-même enfermé, Abiy Ahmed a failli voir avorter la révolution qu’il a enclenchée. Le 23 juin, il a échappé à un attentat à la grenade qui a fait 2 morts et 150 blessés lors d’un meeting à Addis-Abeba.

Depuis son accession au pouvoir, il a conduit à un train d’enfer les réformes qui lui semblaient indispensables. Dans le domaine économique, il a amorcé un virage spectaculaire et inattendu. Reconnaissant les limites d’un développement contrôlé par l’État, le gouvernement a annoncé, le 5 juin, sur sa page Facebook la privatisation partielle d’entreprises publiques, dont l’opérateur Ethio Telecom et la compagnie aérienne Ethiopian Airlines. Deux géants dont la rentabilité est presque sans égale au niveau mondial dans leurs secteurs respectifs.

Cette évolution ouvre de formidables opportunités d’investissement pour le secteur privé dans ce pays de 104 millions d’habitants. De nombreux groupes comme Orange avaient tenté de se positionner au cours de la dernière décennie pour profiter d’une possible ouverture de l’économie éthiopienne. Si l’opérateur français n’a pas communiqué sur ses intentions, ce n’est pas le cas de ses rivaux, les sud-africains MTN et Vodacom, filiale du britannique Vodafone, qui ont confirmé leur intérêt.

Les meilleurs taux de croissance de l’Afrique non pétrolière

Pour l’anecdote, le plus célèbre club de foot du pays, le Saint-George Sports Club, vient de se mettre sur les rangs pour ces privatisations avec l’objectif d’attirer les investisseurs et d’entrer en Bourse… quand il y en aura une.

« L’ouverture au privé du secteur des services est la dernière étape de libéralisation de l’économie nationale. C’est particulièrement important concernant les banques, estime Carlos Lopes, ancien secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique. S’il y a déjà quelques établissements étrangers à Addis, ils se limitent à réaliser des fusions-acquisitions. Le contrôle de la Banque centrale est encore très fort, et les entreprises privées ne disposent pas des services financiers qui pourraient améliorer leur productivité. »

De nombreux groupes bancaires comme Kenya Commercial Bank, qui a ouvert un bureau de représentation en 2015 à Addis, sont sur les starting-blocks. « L’Éthiopie est un marché très excitant, et le niveau d’inclusion financière y est relativement bas », insistait à la fin de juin son directeur général, en précisant que, d’ici à deux ans, le pays lui offrirait sans nul doute des opportunités.

Le taux de scolarisation a été multiplié par quatre et celui de la mortalité infantile, divisé par deux

Héritière de la vieille Abyssinie, l’Éthiopie fait, il est vrai, preuve d’une énergie peu commune qui lui vaut, année après année, les meilleurs taux de croissance de l’Afrique non pétrolière. Au rythme impressionnant de 8 à 10 % par an, elle a doublé son PIB en dix ans et fait reculer son taux de pauvreté de 44 % en 2000 à 23,5 % en 2016. Le taux de scolarisation y a été multiplié par quatre et celui de la mortalité infantile, divisé par deux.

Au cours de ces dernières années, elle a nourri le fantasme d’une Afrique « usine du monde » au moment où la Chine est handicapée par la hausse rapide de ses coûts de production. Son gouvernement a copié les zones économiques spéciales (ZES), qui ont fleuri en Asie.


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Des parcs industriels pour attirer les investissements étrangers

Dans le cadre de son Growth and Transformation Plan II 2015-2020, il veut accélérer l’installation de ces parcs industriels où tout est fait pour attirer les investissements étrangers : infrastructures performantes, impôts et taxes proches de zéro, formalités allégées, main-d’œuvre abondante. Quatre ont été créés depuis 2014, et neuf sont programmés d’ici à 2020. Ils séduisent des géants du vêtement comme Nike, Levi Strauss, Calvin Klein ou H&M. Celui d’Awassa, qui se remplit depuis un an, accueillera à terme 60 000 salariés et ambitionne de générer 150 000 emplois indirects. Pour assurer l’alimentation en énergie de ses futures industries, l’Éthiopie peut compter sur son potentiel hydroélectrique (89 % des 4 206 MW installés). Les barrages en construction, dont celui de la Renaissance sur le Nil, dont le remplissage prendra plusieurs années, lui permettront même de devenir un important exportateur d’électricité. Là encore, l’État a décidé de libéraliser ce secteur et a signé en décembre 2017 deux premiers accords d’achat d’électricité (elle sera produite par des centrales géothermiques). L’un des deux projets est porté par la société Meridiam, active en Afrique de l’Ouest.

La Chine a intégré l’Éthiopie dans sa stratégie « One belt, one road » ou Nouvelles Routes de la soie (voir encadré), car elle a été séduite par la taille de son marché, une main-d’œuvre moins chère que celle du Bangladesh et une relative proximité de la route du canal de Suez. Elle s’est lancée dans l’aménagement de ZES que ses entreprises textiles sont les premières à occuper en investissant de 5 à 20 millions de dollars (de 4,3 à 17,2 millions d’euros) en moyenne. Pékin s’est aussi positionnée sur les infrastructures. Le chemin de fer Addis-Abeba - Djibouti (3,3 milliards de dollars de prêt), c’est elle. Le tramway d’Addis (404 millions de dollars de prêt), c’est encore elle. Cela a valu à l’Éthiopie le surnom de « Chine de l’Afrique ».

C’est de l’intérieur du FDRPE qu’est venu le vent de la réforme

Comme Pékin, Addis-Abeba a mené ses réformes à marche forcée. Feu Zenawi Meles (1955-2012), Premier ministre jusqu’à sa mort, a installé un pouvoir fort, réprimant la contestation et fondé sur le monopole politique d’une coalition de partis, le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (FDRPE), pilotée par l’ethnie minoritaire, les Tigrés. Ce système répressif a fait près d’un millier de victimes dans les rangs des opposants, notamment en 2015 et 2016.

L’impasse politique étant évidente, c’est de l’intérieur du FDRPE qu’est venu le vent de la réforme. Le 2 avril, il a annoncé la nomination d’un Premier ministre issu, pour la première fois, de l’ethnie majoritaire oromo. À 42 ans, Abiy Ahmed, ancien ministre, est un pur produit du régime. Né d’un père musulman et d’une mère chrétienne orthodoxe, ce militaire de carrière a participé à la création de l’Agence éthiopienne de sécurité des réseaux d’information, véritable police du Net. Mais, dès sa prise de fonctions, il a fait preuve d’une volonté de changement inédite en annonçant son désir de faire la paix avec le frère ennemi érythréen, alors qu’un conflit oppose les deux pays depuis vingt-cinq ans. Cette volonté a été confirmée le 5 juin lorsqu’Addis-Abeba s’est engagée à mettre en œuvre l’accord d’Alger de 2000 pour résoudre le conflit frontalier avec son voisin, puis, le 26 juin, quand le ministre des Affaires étrangères érythréen s’est rendu dans la capitale éthiopienne pour des négociations.

17 milliards de dollars d’importations par an

Si l’avenir de l’Éthiopie est incertain, c’est aussi parce que ses performances économiques ont une face cachée. La balance courante est très déséquilibrée, ce qui assèche les réserves en devises, compliquant la vie des partenaires étrangers – le port de Djibouti s’irrite des retards de paiement éthiopiens – et obligeant à une dévaluation du birr de 15 %, à la fin de 2017.

Les devises détenues par la Banque centrale permettraient, selon des banquiers éthiopiens cités par le Financial Times, de ne couvrir qu’un mois d’importations. Ces dernières – 17 milliards de dollars par an – ont explosé ces cinq dernières années, représentant quatre fois le montant des exportations. Grande gagnante, la Chine s’en est adjugé la moitié en 2017.

Le basculement de l’agriculture vers l’industrie ne se fait pas à la cadence rêvée par le gouvernement

Pékin a décidé de revoir sa politique en faveur de l’Éthiopie, car celle-ci a manqué de lui rembourser plusieurs de ses prêts à l’échéance. Entre 2006 et 2015, l’empire du Milieu lui a prêté plus de 13 milliards de dollars pour ses infrastructures. Désormais, il entend être plus mesuré dans son soutien, car il s’inquiète de l’aggravation de l’endettement d’Addis-Abeba. Au début de 2018, le FMI a révélé qu’il atteignait 59 % du PIB, contre 46,8 % il y a quatre ans. Pour Carlos Lopes, il est néanmoins peu probable que Pékin laisse tomber Addis après avoir autant investi. À ces ratés s’ajoutent les tensions nées d’un développement peu inclusif. Il arrive sur le marché de l’emploi 2 à 2,5 millions de jeunes chaque année, et ils ne trouvent pas de débouchés.

Le basculement de l’agriculture vers l’industrie ne se fait pas à la cadence rêvée par le gouvernement parce que « le dirigisme étatique bloque la transition vers l’économie de marché, explique Clélie Nallet, chercheuse au Centre Afrique subsaharienne de l’Institut français des relations internationales, et les capitaux privés ne parviennent pas à prendre le relais d’un investissement public qui assure les deux tiers de la croissance, mais qui s’essouffle ».

Améliorer l’environnement des affaires et alléger les procédures

« Il y a quatre ans, c’était le coût du travail éthiopien très bas qui attirait les investisseurs intéressés à exporter des produits à forte intensité de main-d’œuvre, analyse Giovanni Valensisi, économiste à la division Afrique de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced). Ce modèle n’est pas pérenne. » En 2017, le flux des investissements directs étrangers a reculé de 10 %.

« Le gouvernement éthiopien est conscient que ce système est dépassé et qu’il est donc temps de trouver des secteurs porteurs de davantage de valeur ajoutée », estime M. Valensisi.

Les premiers mois d’Abiy Ahmed sont encourageants. La libération de milliers d’opposants embastillés et sa volonté affichée de renforcer la vie démocratique laissent espérer un climat social plus apaisé. Les Émirats arabes unis viennent de promettre de prêter ou d’investir 3 milliards de dollars dans le pays.

Mais cela ne suffira pas à créer massivement des emplois : il lui faut d’urgence améliorer l’environnement des affaires et alléger les procédures pour persuader les groupes étrangers de venir dans un pays où la main-d’œuvre est peu formée, les devises rares, les fêtes religieuses innombrables et les administrations pesantes.

Il n’empêche : que vous interrogiez Castel, qui y cultive la vigne, Safran, qui y vend des réacteurs d’Airbus, ou Pizza Hut, qui y acclimate la restauration rapide, la réponse est unanime : « en Éthiopie, tout est difficile, mais tout est possible, car ses capacités sont énormes. Il faut y être… et serrer les dents ! »


Des PPP au programme du gouvernement

Face à l’augmentation de son endettement, l’Éthiopie souhaite inciter les entreprises privées à investir dans ses projets d’infrastructures. Addis-Abeba a promulgué en 2018 une loi ouvrant la constitution de partenariats public-privé (PPP).


L’Éthiopie exportatrice de gaz en 2021

En mai, le groupe public chinois Poly group, associé à son compatriote Golden Concord Group, a débuté des tests d’extraction de gaz dans le bassin de l’Ogaden, près de la frontière somalienne. Le consortium avait obtenu cinq licences d’exploration en 2013. L’investissement nécessaire à l’exploitation du gisement est évalué à 4 milliards de dollars. Au moins 4 500 milliards de pieds cubes de gaz ont été découverts. La moitié de la production devrait être exportée à partir de 2021. Le gazoduc prévu pour les transporter est en construction entre l’Éthiopie et Djibouti. L’infrastructure est financée par la société Black Rhino.

D’autres compagnies étrangères ont aussi décroché des permis d’exploration dont le canadien Africa Oil Corp, le russe GPB Global Resources et l’éthiopien SouthWest Energy fondé en 2005 par Tewodros Ashenafi. Figure du capitalisme local, ce diplômé de Columbia est également à la tête du producteur d’eau minérale et embouteilleur Ambo, et depuis janvier président de la Société nationale des tabacs, privatisée l’an dernier au profit du japonais Japan Tobacco International.

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