Diplomatie

[Chronique] Maghreb : vacances à hauts risques selon le Quai d’Orsay

Par

Neila Latrous est rédactrice en chef Maghreb & Moyen-Orient de Jeune Afrique.

Soixante-six mille touristes français ont prévu de passer l’été en Tunisie. © Dennis Jarvis/Flickr

Il faut croire que 66 000 Français – au bas mot – ne peuvent concevoir leurs vacances sans le frisson du danger.

Soixante-six mille, soit le nombre de touristes tricolores qui ont prévu de passer l’été en Tunisie. Une destination risquée, à en croire les conseils aux voyageurs du Quai d’Orsay, qui recommande de « faire preuve d’une vigilance renforcée […] compte tenu des menaces émanant des réseaux jihadistes ». Tabarka, Bizerte, Tunis, Kélibia, Nabeul, Hammamet, Sousse, Monastir, Mahdia, Jerba… Du jaune sur une grande partie de la carte. Jaune comme « vigilance renforcée ». Et un liseré rouge autour des frontières tuniso-libyenne et tuniso-algérienne, des zones « formellement déconseillées » au voyageur français.

La frilosité du Quai d’Orsay peut s’entendre au regard du lourd tribut payé en 2015 dans l’attaque du Bardo, et des craintes soulevées quelques mois plus tard lors de l’attentat de Sousse. Mais soyons honnêtes : l’explication reste courte. Il suffit de se pencher sur les recommandations concernant d’autres destinations pour s’en convaincre. Au hasard, l’Espagne. Lourdement touchée par un double attentat l’été dernier à Barcelone et Cambrils. Vingt et un morts, 130 blessés. « Le niveau de menace terroriste est évalué à 4 sur 5 par le ministère de l’Intérieur espagnol », note la France. Qui ne recommande – en même temps – qu’une « vigilance normale »…


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La démonstration de la subjectivité du Quai d’Orsay est encore plus flagrante si on s’intéresse au cas algérien. Jaune à Alger, Oran, Tipaza et Tlemcen (« vigilance renforcée »), orange jusqu’à Adrar, en excluant la frontière avec la Tunisie et la Libye (« déconseillé sauf raison impérative »), et rouge pour le reste (« formellement déconseillé »). La carte prend ainsi des airs de champ de bataille. Anxiogène. Et justifié, selon la France, par l’enlèvement et l’assassinat d’un de ses ressortissants en 2014, une attaque contre un policier algérien en 2016, et un assaut en 2011 contre une académie militaire.

Le Foreign Office britannique et le département d’État américain disposent eux aussi d’une section réservée aux voyageurs. La Grande-Bretagne, par exemple, considère que la France est un pays à risque où des terroristes sont « très susceptibles » – « very likely » dans le texte – de mener des attaques. « Soyez vigilant dans les lieux publics », précise la notice britannique.

Ne jugez point afin de n’être point jugés, car de la façon dont vous jugez, vous serez jugés, et avec la mesure dont vous mesurez, on vous mesurera, serait-on tenté d’ironiser, à l’instar de saint Matthieu.

Quant aux États-Unis, leur constat est encore plus sévère. Sur travel.state.gov, la diplomatie américaine juge le danger aussi important en France et en Espagne qu’en Tunisie ou en Algérie.

Les interprétations différentes des mêmes faits en disent, au fond, bien davantage sur la perception du Maghreb par la France que sur le danger supposé qui y règne

Pis : le département d’État note que des terroristes peuvent s’en prendre à des touristes en France, alors qu’en Algérie ils opèrent davantage dans des zones rurales et ne visent ces derniers temps que les forces de sécurité. L’administration américaine recommande, comme les Britanniques, d’éviter en revanche les frontières de l’Est et du Sud, ainsi que la partie saharienne du pays.

Mêmes chiffres. Mêmes faits. Interprétations différentes. Qui en disent, au fond, bien davantage sur la perception du Maghreb par la France que sur le danger supposé qui y règne.

Comment redonner de l’élan à la relation économique entre la France et l’Afrique du Nord, message asséné par Emmanuel Macron à Tunis en février dernier et à Alger en décembre 2017, en dissuadant ses ressortissants de s’y rendre ?

Comment convaincre des dizaines de milliers de jeunes de renoncer à leur funeste projet d’immigration clandestine – « La jeunesse tunisienne doit réussir en Tunisie », avait déclaré le président français aux côtés de Béji Caïd Essebsi –, alors même que le pays est présenté comme potentiellement dangereux pour la jeunesse occidentale ?


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Enfin, comment expliquer à ceux passés en Europe, qui, pour beaucoup, y vivent dans la clandestinité la plus crue, qu’ils ne peuvent prétendre au droit d’asile, car ils ne fuient pas des pays en guerre, quand, dans le même temps, la diplomatie exprime une telle défiance quant à la situation sécuritaire ?

« Je ne suis pas otage du passé », assure Emmanuel Macron lorsqu’il se rend sur le continent. Facile d’en faire la preuve, et sans qu’il en coûte un euro aux finances publiques : revoir les cartes du Quai d’Orsay. À défaut, clarifier les critères qui permettent d’évaluer la situation sécuritaire de tel ou tel pays. Salutaire pour corriger une perception qui n’apparaît que trop biaisée aux yeux de beaucoup de Maghrébins.

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