Politique

Rwanda : Kagame, Molière et le globish

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François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le président rwandais, Paul Kagamé, et son homologue français, Emmanuel Macron, au Salon Viva Tech, le 24 mai 2018 à Paris. © Michel Euler/AP/SIPA

[Éditorial] La candidature de la Rwandaise Louise Mushikiwabo au secrétariat général de l’OIF a du mal à passer dans les milieux hostiles au régime de Paul Kagame.

Sans doute fallait-il s’y attendre. Une fois dissipé le moment d’étonnement suscité par la déclaration de soutien d’Emmanuel Macron en sa faveur, il apparaît que la candidature de la Rwandaise Louise Mushikiwabo au secrétariat général de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) ne passera pas comme une lettre à la poste – particulièrement en France. Médias, ONG droits-de-l’hommiste, lobby militaire : tous ceux qu’horripile l’exception rwandaise et qui, pour des motifs souvent subjectifs, estiment avoir des comptes à régler avec le régime Kagame montent au créneau à cinq mois de l’échéance – le sommet d’Erevan, fin octobre.

Les médias risquent de passer pour les idiots utiles d’une manipulation politique dont ils sont incapables de dévoiler les ressorts

Comme il est aussi difficile de s’attaquer à la personnalité – lisse, professionnelle et consensuelle – de la ministre des Affaires étrangères que de défendre le terne bilan de l’actuelle titulaire du poste, Michaëlle Jean, c’est donc par la critique au Kärcher du système de pouvoir érigé sur les cendres du génocide des Tutsis que passe la contre-attaque. Comme il y a une douzaine d’années, quand Pierre Péan et Charles Onana faisaient le tour des plateaux, les partisans de la thèse révisionniste du double génocide, voire de celle de l’auto-génocide des Tutsis déclenché par Kagame lui-même contre sa propre communauté (version apocalyptique de la première), sont invités, sans pincettes ni recul, à s’exprimer devant micros et caméras.

La journaliste (canadienne) Judi Rever et son In Praise of Blood, ou son confrère Anjan Sundaram, dont le témoignage passablement paranoïaque (et récemment traduit en français) sur l’absence de liberté d’expression au Rwanda (Bad News) est remis en question par certains des témoins clés de son réquisitoire, bénéficient ainsi d’un traitement fasciné. En les interrogeant avec complaisance, les médias ont l’impression d’agir en chevaliers blancs, alors qu’ils risquent de passer pour les idiots utiles d’une manipulation politique dont ils sont incapables de dévoiler les ressorts.

Le cadre est donc posé : discréditer la candidature de Louise Mushikiwabo, dépeinte en porte-flingue d’une dictature incompatible avec les fondements démocratiques de l’OIF

Le cadre est donc posé : discréditer la candidature de Louise Mushikiwabo, dépeinte en porte-flingue d’une dictature incompatible avec les fondements démocratiques de l’OIF. Passons sur ce dernier argument : jamais l’élection d’un secrétaire général de cette organisation, qu’il s’agisse de Boutros Boutros-Ghali, d’Abdou Diouf ou de Michaëlle Jean, ne s’est faite en tenant compte de ce critère.

L’Égyptien et l’ancien président sénégalais étaient les candidats de Jacques Chirac, la Canadienne, celle de François Hollande et de Stephen Harper, sans que cette conditionnalité ne joue le moindre rôle dans les tractations et compensations négociées entre Paris, Ottawa, Bruxelles et les capitales africaines. Même s’il ne fait pas fi des droits de l’homme et de la liberté d’expression, Emmanuel Macron est avant tout un réaliste en matière de politique africaine.

Entre traiter avec l’Afrique telle qu’elle est et vouloir la changer par le prêche ou la contrainte en adressant à ses dirigeants des remontrances qu’on ne fera jamais à d’autres (Chinois, Saoudiens, Russes, etc.), le président français a clairement choisi la première option. Reconnaître le fait que Paul Kagame dirige le Rwanda avec une exceptionnelle rationalité depuis dix-huit ans en fonction d’un pacte à la chinoise (« vous nous laissez gouverner et nous vous garantissons les résultats économiques et sociaux »), c’est aussi prendre acte du fait que le contrôle de l’Occident sur l’évolution, les valeurs, les conceptions et les positions d’un monde de plus en plus fractionné a inévitablement tendance à décliner.

Contrairement à ce que l’on a longtemps cru – et écrit –, la mondialisation technologique, dont le Rwanda est en Afrique l’un des porte-flambeaux, n’a pas rendu plus homogène la perception que les peuples ont d’eux-mêmes et des autres. Un simple coup d’œil sur les réseaux sociaux suffit à se convaincre qu’elle a eu l’effet inverse : chaque utilisateur s’arroge désormais le droit de raconter le monde et de nommer la réalité en fonction de sa propre hiérarchie de valeurs. Il n’y a plus de monopole.

L’ex-Agence de la francophonie doit faire évoluer son identité en adaptant sa part d’histoire, de mémoire et de culture à un univers de plus en plus fragmenté

Face à l’offensive linguistique de l’anglo-américain – ou tout au moins de sa version d’aéroport, le fameux « globish » –, à laquelle le français résiste plus ou moins passivement (moins bien que le chinois, l’espagnol ou l’arabe, mieux que le russe ou l’allemand), ériger l’OIF en une sorte de communauté de valeurs (occidentales) est donc voué à l’échec. Loin des prétentions missionnaires de ceux pour qui l’Organisation se doit de fonctionner à l’instar d’une super ONG auto-habilitée à sermonner, juger et sanctionner ses propres membres, l’ex-Agence de la francophonie doit faire évoluer son identité en adaptant sa part d’histoire, de mémoire et de culture à un univers de plus en plus fragmenté.

Parler en français ne signifie pas penser comme un Français : qui mieux qu’une Rwandaise, dont la francophonie n’a jamais pâti du rôle exécrable que la France a joué pendant le génocide, pour incarner la résilience de la langue de Molière, de Scholastique Mukasonga et de Stromae, face à l’unification linguistique de la planète ? Quant aux attaques contre sa candidature, le fait qu’elles ne rencontrent qu’un très faible écho en Afrique francophone (si ce n’est en RD Congo, pour des motifs qui n’ont rien à voir avec l’OIF), là où Paul Kagame est par ailleurs largement admiré, en dit long sur la déconnexion de ceux qui les portent.

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