Politique économique

[TRIBUNE] Zlec : les trois équations à résoudre pour réussir

Par

Chercheur au Centre africain de l’Atlantic Council (Washington)

Le président de l'Union africaine, Paul Kagamé, en concertation avec le président tchadien Idriss Déby, avant la signature de l'accord de libre-échange, le 21 mars à Kigali.

Le président de l'Union africaine, Paul Kagamé, en concertation avec le président tchadien Idriss Déby, avant la signature de l'accord de libre-échange, le 21 mars à Kigali. © AP/SIPA

Cette tribune est coécrite par Abdoul Salam Bello et Jonny Gass, directeur du centre africain d’Atlantic Council, think tank établi à Washington, DC.

Le sommet de l’UA qui se tient à Nouakchott (25 juin-2 juillet) est la première rencontre des dirigeants africains depuis la signature, le 21 mars, par 44 pays, du traité instituant la Zone de libre-échange continentale (Zlec). La Commission économique pour l’Afrique des Nations unies (CEA) estime que sa mise en œuvre permettra d’accroître le commerce intra-africain d’environ 52 % d’ici à 2022. Actuellement, il représente 16 % des échanges sur le continent, comparé à 63 % dans l’Union européenne et 57 % en Asie et dans le Pacifique. La réduction des barrières douanières et non tarifaires peut, de plus, attirer de nouveaux investisseurs tentés par un marché unique englobant 1,2 milliard de personnes, pour un PIB cumulé de 3 milliards de dollars (2,59 milliards d’euros).

Toutefois, pour réaliser ce potentiel, les dirigeants africains ainsi que leurs partenaires régionaux et internationaux devront résoudre trois équations majeures.

1) Premièrement, jusqu’à présent, les grands axes commerciaux reposent sur les routes historiques et coloniales – développées pour acheminer vers les côtes des matières premières à exporter et pour importer des produits manufacturés plutôt que pour permettre le négoce au sein des pays du continent et entre eux. Les besoins en infrastructures pour mettre au point ces nouveaux axes ciblant véritablement le commerce intra-africain dépassent 90 milliards de dollars par an. L’Afrique n’en reçoit que la moitié. Le déficit de capitaux est particulièrement chronique au Nigeria, en Angola et au Kenya, alors que les investissements dans l’énergie, le transport et la logistique ont l’impact et les rendements les plus importants. Par ailleurs, les taux d’intérêt élevés et les prêts généralement de court terme des banques commerciales ne sont pas adaptés à des projets d’investissement à grande échelle, de longue maturité et ayant un profil de risque élevé.


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Dans ces conditions, il est essentiel de mobiliser d’autres ressources, aussi bien intérieures qu’extérieures, permettant notamment de mieux répartir les risques. C’est le cas du mécanisme de maximisation du financement du développement établi cette année par le Groupe Banque mondiale (GBM). Il permet à l’institution multilatérale d’utiliser les instruments financiers de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (Bird), d’IFC et du Miga pour « dérisquer » et rendre ces projets plus attractifs auprès d’investisseurs potentiels. Les diasporas peuvent aussi être sollicitées au travers d’émission obligataires. C’est le cas de l’Éthiopie, qui a ainsi levé 56 millions de dollars pour financer un barrage de 6 450 MW sur le Nil bleu. Pour rappel, l’Afrique a reçu plus de 40 milliards de dollars en 2015 au titre des transferts de la diaspora.

2) La deuxième équation à résoudre concerne l’inflation de réglementations qui se chevauchent et se contredisent parfois, sans oublier les problèmes de coordination entre les Communautés économiques régionales (CER). Les pays africains sont souvent engagés dans une multitude de structures régionales et bilatérales « qui s’entrelacent comme des spaghettis dans un bol », selon l’expression de l’économiste Jagdish Bhagwati. Par exemple, le Soudan et le Kenya appartiennent respectivement à trois et quatre CER. Il sera nécessaire de rationaliser cette multiplicité de structures pour réduire les conflits et les superpositions de mandats et maximiser l’allocation de ressources. Le but est d’amener ces institutions à être plus efficaces dans leur modèle d’exécution. Or, nous savons qu’elles rencontrent des difficultés à mobiliser des ressources, en capacités humaines comme dans la définition, la coordination et le suivi des politiques avec les pays membres. Les gouvernements et l’Union africaine auront un rôle important à jouer dans ce contexte. Enfin, les États africains devront également harmoniser le cadre réglementaire de la conduite des affaires et renforcer les cadres d’arbitrage et de médiation.

3) La troisième équation est celle de l’harmonisation et de la recherche du point d’équilibre entre des économies hétérogènes.

Rappelons que l’Égypte, le Nigeria et l’Afrique du Sud représentent plus de 50 % du PIB cumulé de l’Afrique, alors que les six États insulaires du continent en représentent tout juste 1 %.

Les décideurs africains doivent prendre en considération les spécificités des marchés, développer de bons filets de sécurité et surveiller de près l’efficacité des mesures d’accompagnement de l’accord.

Quelques pays devront protéger leurs économies et certains secteurs clés de production.

Dans le cadre de l’Alena, le Canada protège son secteur laitier à l’aide d’un système de gestion de l’offre qui restreint la concurrence mais garantit une stabilité aux fermiers canadiens. De l’autre côté, les États Unis protègent leur filière laitière avec des programmes de stabilisation des prix et de services-conseil.


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Par ailleurs, l’accès au crédit pour le secteur privé joue un rôle déterminant dans le commerce. Selon une étude du FMI, une hausse du secteur financier africain vers les niveaux moyens observés dans le monde permettrait une expansion du commerce d’environ 29 %. Cependant, une telle expansion devra s’accompagner de cadres de gestion macroéconomique adéquats pour contrôler soigneusement les risques associés. L’engagement politique et celui des parties prenantes, à commencer par le secteur privé, constituent un facteur de succès. Le recul protectionniste du Nigeria vis-à-vis de la Zlec, du fait des inquiétudes de son secteur privé (en particulier au sein des groupes manufacturiers) illustre la nécessité d’un effort combiné et coordonné.

Le premier test sera celui de la ratification. En effet, pour entrer en vigueur, le texte devra être ratifié par un minimum de vingt-deux pays au plus tard en janvier 2019. Enfin, pour garantir le succès de la Zlec, il faut prendre le temps de construire une architecture institutionnelle efficace et inclusive.


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Pour éviter les erreurs passées, il faudra s’assurer d’une très forte capacité de coordination avec les parties prenantes, en particulier les gouvernements, les CER et les secteurs privés nationaux. L’architecture institutionnelle devra s’assurer de la disponibilité, de la qualité et de la capacité de négociation des experts.

La communication et la transparence seront indispensables pour assurer la confiance et la bonne foi entre toutes les parties.

Enfin : une certaine dose d’humilité qui, souvent, fait défaut aux organisations. Gardons cela à l’esprit pour éviter de transformer la Zlec en quadrature du cercle…

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