Cinéma

RDC : Mobutu et son rêve spatial en documentaire

Le maréchal Mobutu contemple impavide l'échec de sa fusée, en 1978. © Capture d'écran Youtube de "Mobutu, roi du Zaïre" (1999), de Thierry Michel.

Entre 1975 et 1979, des ingénieurs allemands ont tenté de faire décoller des fusées depuis le sol zaïrois. Le documentaire "Fly Rocket Fly", que JA a pu visionner en exclusivité, revient sur les coulisses de cette épopée baroque.

Droit comme un I, Mobutu marche sous le soleil en avant de sa cour, dans son uniforme de maréchal. Sous l’œil des caméras, il s’installe face à un promontoire rocheux où se dresse le site de lancement d’une fusée digne d’un album de Tintin. Le compte à rebours s’égrène en allemand. L’engin décolle dans la fureur, dévie très vite de sa trajectoire et s’écrase avec fracas quelques centaines de mètres plus loin. Face à cet échec humiliant, le dictateur reste immobile. Abasourdi.

Sur YouTube, ce court extrait, tourné en 1978, du film de Thierry Michel Mobutu, roi du Zaïre (1999) a été vu plus de 80 000 fois et a déclenché autant de fous rires. La parabole des trente-deux ans de mobutisme est trop parfaite : les projets mégalomaniaques, la volonté de rivaliser avec les grandes puissances, jusqu’à la déliquescence finale…


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L’homme le plus excentrique de la séquence n’est pourtant pas celui que l’on croit. Aux côtés du président, un imposant Allemand aux cheveux longs, Lutz Kayser, tente avec un incroyable aplomb de minimiser le désastre auquel tout le monde vient d’assister.

Cet ingénieur fantasque était, à l’époque, le dirigeant d’Otrag (Orbital Transport und Raketen AG), une petite société allemande qui voulait faire décoller des fusées depuis la jungle zaïroise. C’est cette épopée que retrace le fascinant documentaire Fly Rocket Fly, de l’Allemand Oliver Schwehm, diffusé au Festival du film de Munich les 3 et 7 juillet et que Jeune Afrique a pu visionner en exclusivité. Pendant plus de trois ans, le documentariste a interviewé les protagonistes, accumulé les témoignages, les films d’archives et les documents pour en tirer quatre-vingt-dix minutes passionnantes.

La rencontre de Frederic Weymar est déterminante

À l’origine, donc, il y a Lutz Kayser, né en 1939 à Stuttgart. Son père, Ludwig, dirige une usine de sucre restée ouverte pendant toute la durée de la Seconde Guerre mondiale. Après-guerre, des ingénieurs allemands – parfois anciens nazis – sont à la pointe de la recherche balistique. Pendant la guerre, ils ont développé les fameux V2, les premiers missiles longue portée de l’Histoire. À la fin du conflit, les États-Unis recrutent certains d’entre eux pour leur programme spatial : Wernher von Braun va devenir le père de la fusée Saturn V, qui a transporté le premier homme jusqu’à la Lune, et Kurt Debus dirigera le Centre spatial Kennedy, en Floride. Ces deux hommes deviendront les parrains et la caution scientifique de Kayser.

Un autre de ses mentors sera Eugen Sänger, l’un de ses professeurs à l’université de Stuttgart. Ce scientifique autrichien avait travaillé pour Adolf Hitler sur un projet d’arme secrète : le Silbervogel (« oiseau d’argent »), un bombardier propulsé par un moteur de fusée qui devait permettre au Führer de frapper les États-Unis en passant par l’espace.

À la sortie de la fac, Kayser s’entoure d’autres passionnés, parmi lesquels son ami Frank Wukasch. Quarante ans avant Elon Musk, ils ont l’idée de créer une société privée pour construire des fusées à bas coût et démocratiser ainsi l’envoi de satellites dans l’espace. Cette compagnie, Otrag, va être financée grâce à une niche fiscale visant à favoriser l’investissement des particuliers ouest-allemands dans les entreprises de technologie. Mais ils sont à l’étroit dans leur pays. À l’époque, les traités de paix interdisent en effet à Bonn de faire décoller des fusées. C’est alors que Kayser croise par hasard, dans un avion, Frederic Weymar, comme il le raconte dans le film. Cet homme d’affaires allemand venait d’organiser le fameux combat de boxe entre Mohamed Ali et George Foreman à Kinshasa. Kayser lui explique qu’il cherche un terrain de lancement proche de l’équateur. « Je connais Mobutu », répond Weymar. La scène fait encore rire Wukasch, aujourd’hui âgé de 72 ans. « Nous ne savions pas qui c’était, ni même que c’était une personne ! » confie-t-il.

En 1975, Kayser est donc reçu au palais du dictateur à Gbadolite, dans le nord du pays. « Lutz était un commercial hors norme, poursuit Wukasch. Il pouvait vendre n’importe quoi à n’importe qui. Il a dit à Mobutu : “Avec nos satellites, vous allez pouvoir suivre les mouvements de la moindre souris sur toute l’étendue du Zaïre.” »

L’aéroport de Luvua pour le transport d’acide nitrique

En réalité, Otrag était très loin de maîtriser pareille technologie. Ce que cherchait la société, c’était surtout tester ses rudimentaires fusées. Mais l’argument séduit Mobutu. En vingt minutes, Kayser emporte le morceau. Et quel morceau ! Cent mille kilomètres carrés (la taille du Liberia) faiblement peuplés dans l’Est du pays leur sont concédés jusqu’en 2025. Les Allemands y ont tous les droits, même celui de déplacer les habitants (heureusement, ils n’auront pas à le faire). Quant au loyer, de 50 millions de DM par an, il n’est payable qu’après le lancement du premier satellite.


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Une quarantaine d’ingénieurs et de techniciens s’installent donc sur un plateau bordé de falaises, inaccessibles si ce n’est par une piste d’atterrissage en terre battue, pompeusement baptisée aéroport de Luvua, du nom de la rivière qui coule en contrebas. « Mais aucune compagnie ne voulait transporter l’acide nitrique dont nous avions besoin pour le carburant de nos fusées », se souvient Wukasch. Qu’à cela ne tienne : Otrag crée sa propre compagnie aérienne, Oras, dotée de cinq avions, et loue un jet privé. Kayser, qui jouit de son nouveau statut, s’en sert pour ses allers-retours en Europe, d’où il rapporte caisses de champagne et mets fins. Il va même racheter un hôtel à Kinshasa pour loger ses pilotes pendant les escales.

En réalité, les compagnies aériennes n’avaient pas tort de refuser de convoyer de l’acide nitrique. « Une fois, pendant le transport, l’une de nos cuves s’est mise à fuiter, poursuit Wukasch. L’acide commençait à attaquer la carlingue en dégageant une fumée blanche. Nous avons dû la larguer en plein vol dans le lac Tanganyika ! »

Pascal Maitre pour J.A.

Soupçons des pays voisins

Sur le plateau, un véritable petit village se construit, avec ses cases, son réfectoire et même son fumoir, où l’on prépare du salami d’antilope. Il y règne une atmosphère post-hippie. Les techniciens se baladent en maillot de bain, font pousser du cannabis (« un meilleur somnifère que les cachets », assure Kayser dans le documentaire) et font fumer les chimpanzés. La première rampe de lancement, digne de Robinson Crusoé, est construite avec des troncs d’arbres du coin. La première fusée décolle le 17 mai 1977. C’est une réussite : avec un réservoir rempli au tiers elle atteint plus de 10 km d’altitude.

Mais c’est, aussi, le début des ennuis. Nous sommes en effet en pleine psychose de la guerre froide. L’Angola voisin, alors soutenu par Cuba, l’URSS et l’Allemagne de l’Est, voit dans ce projet artisanal le faux nez d’un programme militaire clandestin, avec lequel l’Allemagne de l’Ouest contournerait ses interdits. En réalité, le carburant utilisé rend un usage militaire improbable : l’acide nitrique est peu stable et demande une longue préparation, ce qui est incompatible avec l’instantanéité requise pour une arme de guerre. Mais les parrains du projet, qui ont jadis travaillé pour le régime nazi, donnent au programme une aura sulfureuse.

« Un programme secret au cœur de l’Afrique », titre ainsi la revue Penthouse. Otrag devient une épine dans le pied pour le chancelier ouest-allemand Helmut Schmidt. En 1978, le président zambien Kenneth Kaunda et le président nigérian Olusegun Obasanjo lui demandent officiellement d’y mettre fin…

Kayser va se trouver un nouveau protecteur en la personne du « Guide » libyen

La même année, les gendarmes katangais, appuyés par l’Angola, envahissent l’est du Zaïre et prennent la ville de Kolwezi. Wukasch reste à ce jour persuadé qu’Otrag était la véritable cible de cette invasion. Mobutu est en tout cas sauvé par l’intervention des parachutistes français. Il ne peut plus rien refuser au président Valéry Giscard d’Estaing. Or, en 1979, Schmidt va lui demander de faire pression sur Mobutu pour qu’il cesse son programme. La France ne se fait pas prier : au même moment, elle développe le programme Ariane, concurrent d’Otrag.

C’en est donc fini de l’aventure zaïroise pour l’équipe de Kayser. Mais ce dernier va se trouver un nouveau protecteur en la personne du « Guide » libyen, Mouammar Kadhafi, intéressé par de possibles applications militaires. Kayser va encore passer plus d’une décennie dans une oasis du Sud libyen à lancer des fusées sans davantage de succès. En 2004, il se retirera enfin sur les îles Marshall, dans l’océan Pacifique. C’est là qu’Oliver Schwehm l’a retrouvé pour une longue dernière interview. Kayser s’est éteint quelques mois plus tard sur son atoll, à l’âge de 78 ans.


Des Zaïrois bien silencieux

Nombre de Zaïrois – et de Zaïroises – ont participé, de diverses manières, à l’aventure d’Otrag : ils ont géré les retombées diplomatiques du programme spatial, ont été enrôlés dans la petite milice privée qui protégeait le site du lancement ou ont entretenu des relations intimes avec les ingénieurs et techniciens allemands… Ils n’apparaissent malheureusement que très furtivement dans le film Fly Rocket Fly. Oliver Schwehm a pourtant fait son possible pour les retrouver et les interviewer. Des repérages ont ainsi été menés à sa demande par le photographe belge – et bon connaisseur du Congo – Colin Delfosse, autour de l’ancien site de lancement, aujourd’hui envahi par les herbes hautes. Mais il n’a trouvé que très peu de témoins de cette époque : la plupart des villageois ont depuis été déplacés du fait des conflits qu’a connus la région. Les anciens ministres et hauts responsables sous Mobutu n’ont, de leur côté, pas donné suite à ses multiples demandes d’interview.

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