Religion

Tunisie : très cher pèlerinage

Le Masjid al-Haram (la Grande Mosquée), à La Mecque, lors du hajj de 2017. © AFP

Alors que plus de 10 000 fidèles s’apprêtent à se rendre à La Mecque et à Médine en août, retour sur un aspect bien peu spirituel de ce voyage religieux d’une vie : son coût exorbitant.

Ils seront 10 982, sur 236 672 postulants tunisiens, à accomplir les rites de l’un des cinq piliers de l’islam, le hajj, obligatoire pour tout musulman qui en a les possibilités physiques et financières. Plus de 2 millions de fidèles venus de toutes les régions du globe s’y rendront en 2018.

En Tunisie, à l’exception d’une vingtaine de privilégiés qui obtiennent chaque année un visa des autorités saoudiennes, les pèlerins, âgés de 61 ans en moyenne, sont sélectionnés par tirage au sort, à raison de 1 000 pour 1 million d’habitants, conformément aux règles instaurées par le royaume des Saoud, qui, depuis 1920, gère l’organisation du plus grand rassemblement annuel de musulmans au monde.

Dans la pratique, la limitation du nombre d’entrées par pays incite à la fraude. En 2017, 96 Tunisiens n’ayant pas reçu le précieux sésame avaient obtenu, par des voies obscures, des visas émis en Mauritanie et en Gambie sans y avoir jamais mis les pieds.

C’est 2 200 dinars de plus qu’en 2017 et le double par rapport à 2010

Des tarifs en augmentation

Le tiers du contingent de la Tunisie est réservé aux personnes de plus de 80 ans, sans compter une délégation officielle de 500 membres, incluant une équipe médicale. Pour ce premier, et probablement unique, voyage de sa vie, Ameur, 70 ans, a scrupuleusement économisé les 11 497 dinars (près de 3 800 euros) requis par personne. « C’est 2 200 dinars de plus qu’en 2017 et le double par rapport à 2010. Sans la contribution des enfants, je n’y serais pas arrivé », souligne-t-il.

« Être au plus près de Dieu est inestimable », confie Hawa, son épouse, qui, comme tous les conjoints, peut l’accompagner. Il n’empêche : les places sont chères. Surtout quand on ajoute une allocation touristique de 6 000 dinars maximum par personne pour couvrir les frais personnels. Ameur, lui, n’a réglé que le prix plancher pour se rendre à La Mecque.

Mais il peut en coûter jusqu’à 22 000 dinars aux Tunisiens résidant à l’étranger (à payer en euros), ou simplement à ceux qui en ont les moyens, en passant par la Société des services nationaux et des résidences (SNR), en position de quasi-monopole pour l’organisation du hajj. Ils sont environ 1 750 dans ce cas en 2018.

Avec un smig à 338 dinars et le ­système du tirage au sort, le hajj est destiné aux riches et aux chanceux

Chaque année, les tarifs augmentent. Le directeur du culte au ministère des Affaires religieuses, Samir Ben Nacib, précise que « l’imposition par les autorités saoudiennes de 5 % de TVA sur toutes les ventes et les services de consommation est estimée, à elle seule, à 440 dinars, et que les 5 % de taxes de séjour alourdissent la facture de 328 dinars ». Tunis a obtenu des gardiens des lieux saints une ristourne de 213 dinars.

Infographie JA

Une faveur bien dérisoire en regard du coût du billet d’avion, du prix de la chambre d’hôtel et du taux de change élevé du riyal saoudien par rapport au dinar tunisien. Le ministre des Affaires religieuses, Ahmed Adhoum, signale qu’il en coûterait encore plus cher sans la subvention accordée par l’État, dont on ignore le volume ­précis. « Avec un smig à 338 dinars et le ­système du tirage au sort, le hajj est destiné aux riches et aux chanceux. Difficile de ­l’accomplir à moins de s’endetter jusque dans l’au-delà », ironise Mahmoud, vendeur dans un supermarché.

Une procédure longue et complexe

Ameur Boukhtioua lui, exulte. Son vœu le plus cher vient d’être exaucé : il a été retenu, avec son épouse, pour effectuer le grand pèlerinage à La Mecque après que sa candidature a été rejetée cinq années de suite. Il s’estime chanceux, car « l’attente moyenne est de six à sept ans », précise cet ancien régisseur agricole originaire de Meknassi (centre de la Tunisie). Maintenant, il se prépare. Il a accompli, depuis janvier, toutes les démarches administratives auprès d’un guichet unique spécialement consacré au pèlerinage, remis un dossier médical et suivi scrupuleusement les séances de formation préparatoires (toukouss) sur les modalités du voyage et l’apprentissage de l’un des trois circuits possibles. Il attend que les organisateurs lui assignent ses vols pour un séjour de dix-sept jours à compter de la mi-août. Selon le calendrier islamique, il devra être sur place le 8 du mois sacré de Dhou al-Hijja, le 12e du calendrier musulman, qui marque le début du rite de cinq jours. Un séjour à Médine est également recommandé par les oulémas.

Une plainte a été déposée en 2017 contre la SNR pour avoir facturé au même prix des chambres de catégories différentes et pour avoir privilégié certains pèlerins aisés

La compagnie nationale tunisienne Tunisair a prévu quarante vols supplémentaires à destination de l’Arabie saoudite, mais, comme chaque année, cela n’empêchera pas les couacs. Une plainte a été déposée par l’association Riâayat Dhouyouf Arrahmane en 2017 contre la SNR pour avoir facturé au même prix des chambres de catégories différentes, avoir privilégié certains pèlerins aisés, n’avoir pas respecté la distance de 1 km maximum prévue entre les hôtels et les lieux de pèlerinage.

Flickr/CC/Citizen59

Hantise du couac

Mais la hantise d’Ameur est de se perdre ou de tomber malade : « Mourir à La Mecque serait une baraka d’Allah, mais s’égarer serait un cauchemar. » Il se souvient de ces pèlerins tunisiens désorientés, leurrés par leur chauffeur de bus et qui avaient erré pendant vingt-quatre heures, ou de ceux qui, faute de guide compétent, n’avaient pas retrouvé leurs tentes dans le dédale du gigantesque campement de Mina, qui regroupe tous les pèlerins mais sépare les hommes des femmes.

Ameur regrette presque le temps où le voyage à La Mecque par voie terrestre durait des mois et relevait du parcours initiatique

Pour l’heure, Ameur jubile, promet de dédier des prières à chacun et exhibe ses vêtements d’ihram (état de consécration rituelle), pagnes immaculés indispensables, qu’il vient d’acheter au souk, ainsi qu’un tapis de prière. « Vu le nombre de pèlerins, les Saoudiens auraient pu lancer une production locale de tapis et de chapelets ; mais ils préfèrent les importer de Chine ou de Turquie », précise Ameur, qui veut anticiper la moindre dépense. Son épouse prévoit d’emporter des provisions et n’achètera que de petits souvenirs.

« L’or, qui était abordable en Arabie saoudite, n’est plus à la portée des Tunisiens », remarque la future hajja. Ameur reste méfiant : entre arnaques et prix exorbitants, il prévoit d’emporter son stock de médicaments. Il lui faudra aussi être attentif aux tarifs des vols intérieurs, plus chers pour les étrangers, régler des frais additionnels, dont le prix du mouton – plus de 500 riyals (114 euros) – qu’il sacrifiera sur le mont Arafat à la fin du pèlerinage, tenir compte du coût de la coupe de cheveux cérémoniale et du bakchich pour les accompagnateurs.

Ces contingences le dérangent ; il regrette presque le temps où le voyage à La Mecque par voie terrestre durait des mois et relevait du parcours initiatique. « On traversait le désert, le lieu de la révélation », rappelle Ameur, qui voudrait se recueillir, assurer son créateur de la pureté de sa démarche, se préparer spirituellement à ce moment unique où, dans la ferveur collective, il donnera toute la mesure de sa foi.


Quand la politique s’en mêle

L’attribution des quotas dépend du bon vouloir politique des Saoud. Après la chute de l’ancien régime tunisien en 2011 et l’arrivée au pouvoir, en 2012, d’islamistes proches des Frères musulmans, les autorités saoudiennes s’étaient montrées méfiantes. Pourtant, les Tunisiens, libres de pratiquer ouvertement leur foi après 2011, ont été beaucoup plus nombreux à postuler au hajj. Ceux qui y ont été autorisés ont subi des mesures discriminatoires, par exemple en étant logés loin du Masjid al-Haram, la plus grande mosquée du monde et le premier lieu saint de l’islam.

Les Qataris et les expatriés vivant dans l’émirat ne peuvent plus se rendre dans le royaume wahhabite et sont, par conséquent, privés de hajj

Aujourd’hui, c’est la politique régionale saoudienne qui est pointée par certains Tunisiens. Fadel Achour, secrétaire général du syndicat des imams, a fait remarquer sur l’antenne de Shems FM que « les revenus du hajj servaient à l’Arabie saoudite pour agresser des pays musulmans comme la Syrie et le Yémen, ce qui est contraire à la loi islamique ». Il a également exhorté le mufti de la République à annuler le pèlerinage cette année en raison des difficultés économiques de la Tunisie.

Dans le Golfe lui-même, depuis le blocus imposé à leur pays en juin 2017 et la rupture des relations bilatérales, les Qataris et les expatriés vivant dans l’émirat ne peuvent plus se rendre dans le royaume wahhabite et sont, par conséquent, privés de hajj.

Le pèlerinage est aussi l’occasion de jauger l’état des relations entre puissances rivales. Téhéran avait ainsi dénoncé la responsabilité des autorités saoudiennes dans la mort de 464 Iraniens lors d’une bousculade, en 2015. Pendant un an, Téhéran avait suspendu le hajj – avant de le reprendre en 2017 –, et l’Arabie saoudite avait dû renoncer à accueillir 85 000 Iraniens cette année-là. Un manque à gagner non négligeable quand on sait que le pèlerinage constitue la deuxième source de revenus de l’État après le pétrole.

Les chiites arguent fréquemment que les bénéfices engrangés par les lieux saints devraient revenir à l’ensemble des musulmans et critiquent la mainmise des Saoud sur cette manne. Ils leur reprochent aussi, comme une frange des sunnites, d’avoir défiguré certains espaces et d’en avoir rendu d’autres inaccessibles, quand ils ne les ont pas tout bonnement détruits, comme la maison du Prophète, à Médine.

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