Musique

Gabon : l’African Music Institute ouvrira ses portes à Libreville en octobre

L'institut African Music Institute. est situé à Libreville. © AMI.

À la rentrée, l'institut African Music Institute, école haut de gamme destinée à former la future élite de l’industrie musicale, accueillera à Libreville une première promotion de 150 étudiants.

Pour les amoureux du son, c’est peut-être le projet le plus ambitieux jamais lancé sur le continent. Après trois ans de tractations avec l’État gabonais, de levée de fonds (d’ailleurs inachevée : seuls deux tiers des ressources escomptées ont pour l’heure été réunis), de travaux parfois interrompus dans l’attente des financements, l’African Music Institute (AMI) est enfin en mesure d’accueillir sa première promotion en octobre.

L’ambition du lieu paraît presque démesurée. « L’idée vient de discussions entre le Berklee College of Music, à Boston, l’avocat spécialisé américain (et grand ponte de l’industrie musicale) Joel Katz et les autorités gabonaises, explique Nicolas Boudeville, directeur général de la Fondation African Music Institute. Le concept est simple : créer un hub panafricain pour tous les professionnels de la musique. » Concrètement, l’enceinte du campus, qui s’étend sur 10 000 m2 rue de la Sablière, près de l’ambassade américaine, à Libreville, dispose de salles de cours et de répétition sur deux étages, d’un amphithéâtre, de huit studios d’apprentissage, de six laboratoires technologiques, de quatorze salles de travail et de deux salles de danse. Le campus abrite également deux immeubles pour loger quelque 250 internes, ainsi qu’un restaurant universitaire.


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Une terrasse, dans le bâtiment principal, peut même héberger des événements ou des cocktails géants… sur 1 200 m2. Enfin, pièce maîtresse de l’institut, un auditorium à l’acoustique « irréprochable », promet-on, est dirigé par le metteur en scène français de théâtre et d’opéra Jean-Romain Vesperini. Il pourra accueillir des spectacles de danse, de théâtre, évidemment de musique ou encore des projections de films, qui seront ouvertes au grand public de Libreville. L’architecte à la manœuvre n’est autre que le New-Yorkais Francis Manzella, pointure du design acoustique, qui a travaillé avec du bois gabonais. Projet parallèle : les Grammys ont signé un partenariat en août 2016 avec l’AMI pour que le campus héberge un musée des récompenses décernées aux États-Unis.

Coût d’une licence et d’un master : 40 000 euros

Grâce à ses liens avec Berklee, l’institut entend ainsi former la crème des professionnels de la musique : des instrumentistes, des chanteurs, bien entendu, mais aussi des managers ou encore des ingénieurs son et image. Et l’école a déjà séduit un grand nombre d’étudiants. L’institut avait déjà reçu près de 500 candidatures au début de juin, fait passer plus de 300 auditions vidéo et accepté les dossiers d’une centaine d’élèves (pour des promotions de 150 étudiants) issus de 23 pays africains différents. Et ce malgré des frais de scolarité très élevés : 15 000 euros par an pour un bachelor, l’équivalent de la licence, et 25 000 euros pour un master (contre près du double à Berklee). « Dans certains pays, notamment au Gabon, des bourses peuvent couvrir tous ces frais, tempère Nicolas Boudeville. Et pour les pays où il n’y a pas de système d’aide, comme au Nigeria, l’AMI va proposer au cas par cas des bourses au mérite. »

Se former en Afrique mais sur quel modèle d’enseignement ?

La création de l’institut est forcément une bonne nouvelle pour le continent, obligé de s’entourer de talents formés généralement en Europe pour beaucoup d’événements professionnels. Tous les grands festivals que nous avons pu suivre en Afrique subsaharienne (Fespam, Femua…) s’entourent d’équipes techniques entièrement ou en partie européennes. Mais reste une incertitude sur le type d’enseignement dispensé. « Une grande école de musique, je suis évidemment d’accord sur le principe, admet le pianiste congolais Ray Lema. Mais il faut voir ce que l’on enseignera, et sur quel modèle : africain ou américain ? Ce serait dommage de former des jazzmen américains sur un continent qui a déjà des problèmes d’identité au niveau musical et qui connaît mal son patrimoine. »

Une des préoccupations majeures sera d’avoir un département pour codifier toutes nos richesses musicales et rythmiques

L’AMI, de fait, a déjà dû adapter les méthodes de Berklee aux réalités locales… Pour les auditions, une épreuve de lecture de partition, en principe obligatoire, a été remplacée, de grands talents étant incapables de s’y livrer. « Nous n’avons pas peur d’un encadrement à “l’américaine”, précise Frédéric Gassita, musicien gabonais à la tête de la Fondation AMI. Si je n’avais pas été “formaté“ par mes cinq années à Berklee, je n’aurais pas eu le bagage technique pour maîtriser à la fois la culture bantoue et la culture occidentale. Et nos virtuoses africains seront les plus grands bénéficiaires de l’AMI. Une des préoccupations majeures sera d’avoir un département pour codifier toutes nos richesses musicales et rythmiques pour qu’elles ne se perdent pas, comme la tradition orale se perd souvent en Afrique. »

Reste à savoir si les futurs professionnels formés à l’AMI resteront bien en Afrique ou seront tentés de s’exiler en Europe et aux États-Unis, où leurs diplômes seront reconnus. L’école de Berklee ne cache d’ailleurs pas ses intentions d’héberger au moins temporairement les virtuoses africains passés par l’AMI. « Blues, jazz… 80 % des sources musicales étudiées à Berklee ont des racines africaines, note Nicolas Boudeville. Pourtant, aujourd’hui, sur près de 6 000 étudiants, moins de 1 % viennent d’Afrique. Berklee veut aussi être présent sur le continent pour identifier les talents et les accueillir. »


Chef d’État et chef d’orchestre

Les autorités gabonaises se sont engagées à assurer 40 % du financement du projet, dont le coût est évalué à 60 millions d’euros. En échange, 40 % des inscriptions sont réservées aux étudiants gabonais. Le chef de l’État s’est personnellement investi dans l’aventure. Rien d’étonnant pour qui se souvient de sa (brève) carrière musicale comme chanteur de soul-funk sous le nom d’« Alain Bongo » avant de se lancer en politique sur les pas de son paternel. C’est d’ailleurs un des proches du président, Frédéric Gassita (pianiste et ancien élève du Berklee College of Music de Boston), qui a été placé à la tête de la Fondation African Music Institute. Les deux hommes se sont rencontrés à une réception officielle, en soirée : Gassita jouait du piano, et le chef de l’État s’est lancé avec lui dans une improvisation à quatre mains qui a duré jusqu’à l’aube ! Tous deux ont depuis composé des albums, dont l’un est interprété par le Royal Philharmonic Orchestra de Londres.

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