Immigration

[Tribune] Gardez ces migrants que je ne saurais voir

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Jihâd Gillon est journaliste à Jeune Afrique, il suit le Moyen-Orient et le Maghreb, plus particulièrement les nombreuses crises qui traversent la région, de la Libye aux pays du Golfe en passant par la Syrie.

Des réfugiés syriens à la frontière avec la Jordanie, le 4 mai 2016. © Raad Adayleh/AP/SIPA

Dans un contexte marqué par les vagues migratoires, les pays du Proche-Orient ne sont pas en reste et accueillent leur lot de réfugiés, dans des conditions pas toujours optimales.

La Jordanie s’en tire bien. Confronté à l’impatience d’une population en butte à la hausse des prix et des taxes, le royaume a chancelé pendant quelques semaines. En première ligne dans la crise des migrants, l’État jordanien abrite plus de 1 million de réfugiés syriens (pour 10 millions d’habitants), et arrive au bout de ses capacités d’accueil, dont il a chiffré le coût à 10 milliards de dollars [8,7 milliards d’euros] depuis 2011.

Ce petit pays sans ressources dépend fortement des subsides extérieurs, garantis par les États-Unis et le Conseil de coopération du Golfe (CCG) – largement dominé par les Saoudiens –, en échange d’une politique généralement conciliante envers ces partenaires stratégiques et leurs intérêts. Depuis le début de l’année, le gouvernement jordanien a reçu près de 600 millions de dollars d’aides américaines. Le CCG a mis en place en 2012 un programme d’aide sur cinq ans qui s’élève à 3,6 milliards de dollars afin de soutenir la Jordanie dans son défi migratoire – le nombre de réfugiés admis sur le territoire des États du Golfe est presque nul.

Les pays européens ne sont pas en reste, qui financent plusieurs camps de réfugiés, comme celui de Zaatari, devenu l’une des plus importantes villes du pays depuis sa création en 2012. En somme, la Jordanie, comme la Turquie et le Liban, sous-traite la gestion du problème migratoire.

Mais le programme d’aide des pays du Golfe a pris fin en janvier 2017 sans être renouvelé.

Relation de cause à effet ou non, la Jordanie s’est montrée moins docile que d’ordinaire ces derniers mois. Le roi Abdallah II a fait entendre son désaccord sur le déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem. Et, signal discret mais significatif, Amman s’est contenté de rappeler son ambassadeur en poste à Doha, sans rompre ses relations diplomatiques avec le Qatar, soumis à l’embargo de ses voisins du Golfe depuis juin 2017.


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Une pointe d’autonomie qui a déplu à Riyad. Dans un contexte de durcissement des rapports de force internationaux qui voit les puissances – américaine en tête – conditionner ouvertement leur aide économique à un parfait alignement politique, Amman a pris là un risque. Bien calculé. Effrayés par la perspective d’une déstabilisation de l’un des rares pays en paix de la région, les membres du CCG ont débloqué, début juin, 2,5 milliards de dollars. Le Qatar, flairant le parti diplomatique qu’il pourrait tirer de ces fissures entre la Jordanie et le CCG, est entré dans la danse avec 500 millions de dollars investis dans le royaume. L’Allemagne, elle, a porté son aide annuelle à quelque 500 millions de dollars. Le roi Abdallah II a pu nommer un nouveau gouvernement, qui est revenu sur la décision d’augmenter les taxes. Rien n’a été fait pour régler le problème des migrants, mais tout est rentré dans l’ordre… Jusqu’à la prochaine crise.

En Turquie, le sentiment de solidarité à l’égard des 3 millions de réfugiés syriens installés dans le pays laisse peu à peu la place à une hostilité ouverte, dont la campagne de Muharrem Ince, principal opposant de Recep Tayyip Erdogan lors de la présidentielle, s’est fait l’écho. Le pacte migratoire mis en place en 2016 entre Bruxelles et Ankara, qui prévoit un soutien financier en échange du renvoi en Turquie des migrants arrivés en Grèce, ne suffit plus. L’opération militaire de l’armée turque en Syrie a d’ailleurs pour objectif affiché de réinstaller chez eux les ressortissants de celle-ci. Au Liban, lui aussi soumis à une forte pression migratoire, les exilés syriens subissent xénophobie et violences.


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L’Europe, de son côté, se déchire sur la question des migrants, comme en témoigne la récente passe d’armes entre le chef de l’État français, Emmanuel Macron, et le ministre italien de l’Intérieur, Matteo Salvini, ce dernier déclarant même : « Si l’arrogance française pense transformer l’Italie en camp de réfugiés pour toute l’Europe, peut-être en versant quelques euros de pourboire, elle se fourvoie complètement. »

Alors qu’il est de plus en plus question d’installer des centres de rétention – rebaptisés « plateformes de débarquement » – en Afrique du Nord contre, on l’imagine, une aide financière substantielle de la part des pays européens, les gouvernements de la région devraient méditer la situation du Machrek. Et juger, à l’aune des crises évitées, en cours et à venir dans cette région troublée, si cette rente assurée par le gardiennage des migrants – parlons sans ambages – vaut de courir le risque de telles déstabilisations.

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