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Cet article est issu du dossier «Mauritanie : bouffée d'air frais»

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Économie

Mauritanie : l’économie repart, la précarité persiste

L'industrie extractive représente 30 % du PIB de la Mauritanie. © Olivier/JA

Maîtrise des dépenses, meilleur climat des affaires, la crise a été correctement gérée. Mais beaucoup reste à faire, notamment sur le plan social.

La Mauritanie est un bon élève. Dans leurs rapports, le FMI et la Banque mondiale applaudissent les efforts que le gouvernement a réalisés depuis 2015 pour contrer la chute du prix du minerai de fer, principale source de revenus de l’État.

Il a taillé dans les dépenses de fonctionnement comme dans celles concernant les investissements, fait la chasse au gaspillage – les emplois fantômes dans la fonction publique, par exemple –, et laissé la monnaie, l’ouguiya, perdre environ 20 % de sa valeur. Le nouveau statut de la Banque centrale devrait lui assurer une plus grande indépendance qui rassurera les investisseurs.

L’économie repart

Les résultats de ce pilotage approprié sont là. Les réserves en devises sont confortables. Le budget dégage désormais un surplus qui permettra de maîtriser une dette extérieure très importante, puisqu’elle représente 72 % du PIB, sans compter la vieille dette dormante à l’égard du Koweït (20 %). Avec ce surplus, le pays pourra commencer à rembourser la lourde dette, d’un montant de 350 millions de dollars contractée à l’égard de l’Arabie saoudite. Le déficit du compte courant se réduit lui aussi.

Sources : autorités mauritaniennes et FMI, mai 2018

Petite ombre au tableau, l’inflation devrait s’accélérer sous l’effet de la hausse des cours du pétrole et de l’instauration du nouvel ouguiya le 1er janvier. Cette opération, qui a consisté à enlever un zéro à la monnaie, a en effet donné aux commerçants un prétexte pour relever leurs prix ; ceux du riz, du sucre ou de l’huile ont enflé parfois de 20 %.

La croissance pourrait atteindre, selon le FMI, 5,3 % en 2019 et 7,2 % en 2020

L’obligation d’ouvrir des comptes bancaires pour changer les sommes importantes en nouvelle monnaie a eu l’avantage d’améliorer la bancarisation de la population : 10 000 comptes ont été ouverts. À l’évidence, l’économie repart. Après un petit recul en 2018 (+ 2,9 %, contre + 3,5 % en 2017) en raison de la sécheresse, qui a durement touché l’élevage dans certaines zones méridionales, la croissance pourrait atteindre, selon le FMI, 5,3 % en 2019 et 7,2 % en 2020.

Premier hôtel cinq étoiles

Les grues et les échafaudages se multiplient dans la capitale. La nouvelle aérogare de Nouakchott-Oumtounsy se remplit peu à peu. Les lampadaires solaires poussent comme des champignons.

Les touristes sont de retour dans l’Adrar. Le prix du fer remonte. Les mines d’or tiennent leurs promesses. Et le gouvernement attend avec impatience que le champ gazier sénégalo-mauritanien Grand Tortue  lui fasse oublier dès 2021 les années de vaches maigres (2014-2017). L’optimisme revient doucement.


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Un certain nombre de travers n’ont pas disparu pour autant. Le premier est l’étatisation de l’économie, qui l’empêche de créer des emplois. Malgré les grands progrès du pays en matière de climat des affaires – qu’a sanctionné un bond de 26 places en trois ans au classement Doing Business de la Banque mondiale (160e rang sur 190 pays étudiés dans l’édition 2018) –, la puissance publique étouffe l’initiative privée.

Car c’est toujours l’investissement public qui tire la croissance, avec l’exécution des projets présidentiels en matière de routes, de transports, d’électrification, d’irrigation ou de laiteries.

Un exemple parmi cent : la Société nationale industrielle et minière de Mauritanie (Snim), qui est le bras armé de l’État au même titre que la Sonatrach en Algérie ou Gazprom en Russie, va être de nouveau mise à contribution pour la construction – interrompue par la crise – de l’hôtel Sheraton, premier cinq étoiles de Nouakchott, dont la première pierre avait été posée par le président Ould Abdelaziz en novembre 2015.

L’État et ses entreprises ne pouvant tout faire faute de moyens et de compétences, la diversification de l’économie et la transformation de ses produits d’exportation (poisson, minerais) ou de l’agriculture et de l’élevage (30 millions d’animaux) marquent le pas, sauf peut-être dans la filière du riz. Environ 80 % des investissements étrangers sont déployés dans le secteur des mines.


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Cette économie de rente maintient la Mauritanie dans une situation d’extrême vulnérabilité par rapport aux fluctuations des prix des matières premières, qu’il s’agisse d’importations (pétrole, produits alimentaires de base) ou d’exportations (fer, or).

L’éducation sinistrée

Le second travers du pays est la grande précarité dans laquelle vit la majorité des Mauritaniens. Certes, le pourcentage de la population pauvre a reculé fortement, passant de 44,5 % en 2008 à 33 % en 2014 (sur la base du seuil national de pauvreté).

Cependant, selon le Rapport sur la situation économique en Mauritanie, publié en février dernier par la Banque mondiale, les estimations montrent que, si la réduction de la pauvreté s’est presque figée en 2017, paradoxalement, le nombre de pauvres continue d’augmenter.

Le focus sur les infrastructures a laissé peu de marges au profit des secteurs clés comme l’éducation, la santé et les filets sociaux

Cette situation s’explique par le fait que les dépenses en faveur de l’éducation – sinistrée – et de la santé – mal en point – ont souffert de la crise. « Le focus sur les infrastructures a laissé peu de marges au profit des secteurs clés comme l’éducation, la santé et les filets sociaux », souligne le rapport. Or « le développement de ces secteurs est impératif à la soutenabilité de la croissance et à la prospérité future du pays », poursuit le texte de la Banque mondiale.

Autrement dit : « La Mauritanie est confrontée principalement à un problème d’optimisation et d’équité dans les allocations de ressources entre les infrastructures et le développement humain, conjugué avec un manque de gestion efficace et efficiente des investissements publics », conclut le rapport .


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Par exemple, la grève menée par les médecins hospitaliers pendant un mois et demi (suspendue à la mi-juin pour tenter d’organiser des négociations) met en évidence l’état de désorganisation du secteur public de la santé. Les praticiens demandent en effet une revalorisation de leur salaire et dénoncent l’écart de rémunération, de 1 à 4, avec les confrères étrangers qui travaillent à leurs côtés. Les malades aisés ne pâtissent ni de ce conflit ni des piètres conditions d’accueil dans les hôpitaux, car ils sont soignés dans le privé.

Investir dans les routes et les centrales électriques, c’est bien. Miser un peu plus sur le développement humain, sur des services publics de qualité et, notamment, sur des enseignants et des médecins motivés, ce serait encore mieux.

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