Politique

Érythrée-Éthiopie : Afeworki contre Afeworki

À 72 ans, dont vingt-cinq au pouvoir, le président érythréen Issayas Afeworki passe pour le Kim Jong-un de l’Afrique. © James Akena/REUTERS

Le président érythréen a accepté d’ouvrir le dialogue avec l’Éthiopie. Encore faudra-t-il qu’il surmonte sa légendaire paranoïa… Une délégation envoyée par Issayas Afeworki est arrivée mardi 26 juin à Addis Abeba.

Il aura fallu attendre quinze jours pour qu’Issayas Afeworki réagisse aux déclarations surprises de la coalition au pouvoir en Éthiopie. Deux semaines au cours desquelles le président érythréen et ses généraux ont dû peser le pour et le contre, avant de répondre favorablement aux propositions de dialogue avancées, le 5 juin, par Addis-Abeba. Le 20 juin, Afeworki a annoncé l’envoi d’une délégation « pour évaluer directement et en profondeur les développements actuels, et établir un plan en vue d’une action future ». Aucune date n’a alors été fixée et l’Érythrée avance sur la pointe des pieds.

Héros de la guerre de libération, décrit dans un câble de WikiLeaks comme un « dictateur isolé et lunatique », Afeworki considère en effet cette offre de rapprochement avec prudence. Pour lui, l’arrivée d’Abiy Ahmed à la tête de l’Éthiopie est une aubaine autant qu’un piège. Une aubaine, parce que le nouveau Premier ministre éthiopien n’est ni un Tigréen ni un membre du TPLF, le parti qui a longtemps dominé la coalition au pouvoir à Addis-Abeba.

Un piège, parce qu’un rapprochement avec son voisin pourrait affaiblir celui qui passe pour le Kim Jong-un de l’Afrique. Voici en effet trois décennies qu’Issayas Afeworki, 72 ans, agite le spectre d’une invasion éthiopienne. Nul doute que la peur et la paranoïa qu’il entretient comptent parmi les secrets de sa longévité.


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L’Érythréen se trouve donc face à un dilemme : accepter de jouer le jeu de la détente ou s’enfermer définitivement dans une posture de paria. Après avoir gagné son indépendance, en 1993, à l’issue de trente ans de conflit avec l’Éthiopie, son pays n’a pour tout bilan qu’une économie asphyxiée par des sanctions en vigueur depuis le début des années 2000. Il pâtit de surcroît d’un isolement diplomatique.

Une situation sur laquelle s’appuie Afeworki pour justifier l’écrasement de toute forme de contestation et militariser à outrance.

Visiteur exceptionnel

Il semble pourtant qu’il ne soit pas le seul décisionnaire. « Ce rapprochement se fait sous l’impulsion de plusieurs parrains », analyse Léonard Vincent, spécialiste de l’Érythrée. Le 25 avril, le président érythréen recevait un visiteur exceptionnel en la personne de Donald Yukio Yamamoto, le « Monsieur Afrique » de Donald Trump. Afeworki rêve d’obtenir la levée des sanctions onusiennes. Le soutien des États-Unis pourrait se révéler crucial.

« Washington n’est pas seul à nourrir des intérêts dans la région. Son allié saoudien, qui mène une guerre au Yémen, sur l’autre rive de la mer Rouge, a lui aussi un intérêt stratégique à voir le conflit entre l’Érythrée et l’Éthiopie s’atténuer, ajoute Léonard Vincent. La carte géopolitique de la Corne de l’Afrique se redessine, et cette démarche conjointe s’inscrit dans ce contexte. »


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D’un côté, Américains et Saoudiens tentent de renforcer leurs positions sur les bords de la mer Rouge, où la Chine est déjà bien installée. D’un autre côté, au nord-ouest de l’Érythrée, l’Égypte s’insurge contre le gigantesque projet éthiopien du barrage de la Renaissance, qui, selon elle, met en péril son accès aux eaux du Nil. Afeworki s’est rallié à sa cause. Mais le récent rapprochement entre le président Abdelfattah al-Sissi et Abiy Ahmed, qui se sont rencontrés au Caire début juin, risque d’isoler Asmara sur ce dossier.

Poches de résistance

À court terme cependant, l’ouverture d’un dialogue avec l’Éthiopie pourrait servir le président érythréen sur le plan intérieur. Depuis l’indépendance, le pays vit sous la férule d’un parti unique, le Front populaire pour la démocratie et la justice (FPDJ). Des poches d’opposition restent néanmoins actives aux frontières, et Asmara accuse régulièrement ses voisins éthiopiens et soudanais de les soutenir. Si un processus de réconciliation s’engageait, nul doute qu’Afeworki profiterait de cet argument pour réduire définitivement ces rébellions.

Mais avant de résoudre l’éternel conflit autour de la ville de Badmé, à l’origine du litige frontalier, et d’aboutir à une réconciliation, il faudra engager un véritable dialogue. Or, dans ce dossier, Abiy Ahmed n’est pas à l’abri des sautes d’humeur de la vieille garde du TPLF, qui détenait le pouvoir jusqu’à son élection et voit les réformes en cours d’un très mauvais œil.

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