Politique

[Edito] Cinquante mille par mois

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Des migrants partis des côtes libyennes attendent d'être secourus par l'ONG espagnol Proactiva Open Arms en mer Méditerranée, le 12 septembre 2017 (photo d'illustration). © Santi Palacios/AP/SIPA

L’histoire et la géographie ont fait de l’Europe et de l’Afrique deux continents voisins. Et qui s’interpénètrent depuis des siècles, comme les États-Unis et le Mexique en Amérique du Nord.

Est-il étonnant, dans ces conditions, que le sujet de l’heure soit ce que les Européens appellent la crise des migrants ?

Un phénomène dont les Africains et leurs dirigeants donnent l’impression de ne pas se soucier outre mesure et qui est à leurs yeux une émigration d’un genre particulier.

Attirée par l’Europe, appâtée par les images qu’elle en voit à la télévision, une partie de la jeunesse africaine brave tous les risques, franchit de multiples frontières, traverse des mers pour atteindre cet eldorado.

Combien sont-ils et qui sont-ils ? On cite le chiffre de cinquante mille par mois et l’on estime à quelques centaines de milliers le nombre de personnes qui passent chaque année d’un continent qui compte 1,2 milliard d’habitants à une Union européenne de 500 millions d’âmes, où le chômage tourne autour de 8 % de la population active.

Ce flot continu pose à l’Europe un problème d’absorption qui est plus psychologique qu’économique : une partie grandissante de son opinion et de ses formations politiques s’inquiète de cette « invasion » de personnes jeunes, peu éduquées, qui cherchent du travail et risquent de modifier le « paysage ». Même la Suède et les autres pays de l’Europe du Nord, réputés accueillants, sont touchés par ce réflexe de rejet.


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Ce même réflexe existe aux États-Unis et a contribué à faire élire Donald Trump ; dans plusieurs pays européens, il a déjà permis à des formations d’extrême droite de se retrouver aux portes du pouvoir, ou même d’y accéder ; l’Italie en est un exemple récent et spectaculaire.

Rien ne sert de rappeler à l’Europe qu’elle-même a été, pendant plus de deux siècles, en excédent démographique et qu’elle a, au XVIIIe, XIXe et même au XXe siècle, déversé son surplus de population en Afrique, en Amérique et en Asie.

En un siècle, de 1840 à 1940, plus de 60 millions d’Européens ont émigré pour s’installer en Amérique, en Afrique et en Asie.


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N’y avait-il pas, il y a seulement soixante-dix ans, plus de 5 millions d’immigrés français, italiens, maltais, espagnols et portugais installés en Afrique ? N’avaient-ils pas pris le contrôle de l’Algérie, du Kenya, de la Rhodésie et de l’Afrique du Sud, auxquels ils avaient donné le nom de « pays de peuplement » ? L’émigration européenne, formée en majorité de gens non instruits à la recherche de travail, n’a-t-elle pas peuplé les États-Unis, le Canada et une partie de l’Amérique du Sud et de l’Asie ? L’Europe n’est-elle pas aujourd’hui en stagnation démographique, avec une population vieillissante, face à une Afrique jeune et en expansion démographique ? Les flux migratoires de ce XXIe siècle ont les mêmes causes que ceux du XIXe. On ne peut pas les empêcher, mais il faut les réguler et les maîtriser. Les dirigeants de l’Union européenne s’en préoccupent et vont le faire. Mais quid des Africains ? Qui les représentent et parlent en leur nom ? Quels sont leurs arguments ?

Ni le président de la Commission de l’Union africaine ni le président en exercice de l’Union ne se sont investis dans cette tâche. Se sentent-ils seulement concernés ? C’est individuellement que les pays fournisseurs d’immigrés signent des accords bilatéraux avec ceux des pays européens qui les « épinglent » et exigent d’eux, subsides à l’appui, qu’ils récupèrent leurs citoyens.

Il me paraît impératif que l’Union africaine, qui se réunit en sommet dans quelques jours à Nouakchott, en délibère et se donne une structure permanente de négociation avec l’Europe.

Les arguments de l’Afrique sont nombreux et forts.

1) On appelle cela en anglais le brain drain. C’est en réalité un vol de jeunes compétences. L’Europe ne se prive pas de le pratiquer ouvertement, attirant chez elle, par de nombreuses incitations et par dizaines de milliers, des Africains formés aux frais de leurs pays respectifs.

Médecins, ingénieurs, cadres de maîtrise, ils peuplent les entreprises et hôpitaux français et européens. Ne serait-il pas plus approprié d’accueillir autant, sinon plus, d’Africains non encore formés ?

2) L’ONU évalue à 68 millions le nombre de réfugiés. Qui les a chassés de leur pays ? Des régimes dictatoriaux, voire sanguinaires ? Oui, comme celui de l’Érythrée.

Mais les guerres déclenchées par les États-Unis et l’Europe en Afghanistan, en Irak et en Libye ne sont-elles pas les principales responsables de cet exode ?

3) Cette Afrique, dont les enfants émigrent aujourd’hui par milliers, sera-t-elle dans les prochaines décennies ce continent maudit parce que sous-développé ?

Des pays asiatiques comme la Corée du Sud, la Chine, le Vietnam, la Malaisie, l’Indonésie ou Singapour n’étaient-ils pas, il y a une ou deux générations, dans un état d’arriération aussi prononcé ?

Et si l’Europe, voisine de l’Afrique, se mettait plus sérieusement qu’elle ne l’a fait jusqu’ici à aider le continent à s’en sortir plus vite ? Ne serait-ce pas la décision la plus intelligente qu’elle puisse prendre pour tarir, en dix ou quinze ans, ce flot d’immigrés qui s’apparente aujourd’hui, pour une partie de sa population, à une invasion ?

L’Afrique peut combler son retard plus vite qu’on ne le pense

Pour conclure, je cite un Européen, Hans Rosling, qui est un économiste suédois de réputation établie : « L’Afrique peut venir à bout de son retard et rattraper les autres continents. Oui, elle est en retard et l’espérance de vie n’y est en moyenne que de 65 ans. Mais, déjà, dans plusieurs pays africains, elle est supérieure à 70 ans. Libérés du système colonial il y a soixante ou soixante-dix ans, les pays du sud du Sahara ont considérablement développé leur système éducatif, leurs infrastructures. Ils ont réduit la mortalité infantile plus vite que ne l’a fait la Suède. Il y a trente-cinq ans, le niveau de développement de l’Inde était comparable à celui du Mozambique aujourd’hui. Or je pense que ce dernier est tout à fait capable de se transformer comme l’a fait la première, et aussi vite. Je ne peux pas prédire l’avenir avec une absolue certitude. Mais je pense, sur la simple observation des faits, que c’est possible. L’Afrique peut combler son retard plus vite qu’on ne le pense. »

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