Politique

Côte d’Ivoire : Ouattara-Bédié, la fin du jeu de dupes

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Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara, le 10 avril au palais présidentiel à Abidjan. © DR / Présidence ivoirienne

En annonçant qu'il reportait sa décision sur la création du parti unifié RHDP à l'après-présidentielle de 2020, le PDCI de Henri Konan Bédié a rendu l'offre politique ivoirienne plus lisible.

«Le bureau politique du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) assure les militants […] de la détermination du parti à reconquérir le pouvoir en 2020 […]. Face aux enjeux futurs et soucieux de la préservation de l’union des militants, le parti a également décidé du report à après la présidentielle de 2020 de son 13e congrès ordinaire. »

Ledit congrès devait avoir lieu cette année. Il est le seul organe habilité à entériner la création du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP), après la fusion notamment du PDCI et du Rassemblement des républicains (RDR). Après six heures de débats, le bureau politique de l’ex-parti unique a donc tranché. C’est un « oui mais » au projet d’Alassane Ouattara. Mais ce oui équivaut en réalité à un non. Les masques sont tombés, il était temps.

Il y a, d’un côté, le scénario d’un grand parti unifié cher au chef de l’État, avec organisation de primaires et candidat unique en 2020. La préférence de Ouattara va à un homme issu du RDR, son parti, et plus précisément à son actuel Premier ministre, Amadou Gon Coulibaly. Il y a, de l’autre, le scénario d’Henri Konan Bédié : pas de parti unifié avant la présidentielle, désignation d’un candidat issu de son parti et choisi par lui-même – le RDR se rangeant derrière le PDCI. On ignore pour l’instant le nom du favori du Sphinx de Daoukro, à supposer qu’il en ait un.


>>> A lire : Le « oui mais » du PDCI sur le parti unifié divise les politiques


C’est peu de dire que les deux hommes – qui, en 2005, après des années de haine, firent le choix de s’allier pour tenter de mettre fin au règne de Laurent Gbagbo – ne regardent pas dans la même direction. Ouattara a jusqu’à présent ménagé son allié. En retour, celui-ci s’est efforcé de le rassurer, mais sans aller jusqu’à dissuader ses lieutenants de multiplier les saillies à l’adresse du RDR. La vérité est que Bédié jouait la montre. S’il refusait d’entériner la rupture trop longtemps avant l’échéance de 2020, c’était pour ne pas se priver – lui et les membres de son parti – des ors de la République, des postes et des privilèges y afférents. ADO souhaitait exactement l’inverse : que Bédié exprime rapidement et clairement sa position afin d’en tirer les conséquences et d’organiser son camp. Ce jeu de dupes durait depuis de longs mois. Il vient donc de prendre fin.

Le parti « unifié » pourrait donc voir le jour… sans le PDCI. Bien sûr, il existe au sein de cette formation des cadres « ADO-compatibles » comme Daniel Kablan Duncan, Thierry Tanoh, Patrick Achi ou Jeannot Ahoussou Kouadio. Ces dirigeants-là vont vite être confrontés à un choix délicat : rejoindre le RHDP et exercer le pouvoir auprès d’ADO ; ou demeurer fidèles au PDCI.

ADO lui-même ne restera pas longtemps au milieu du gué. Que va-t-il faire ? On en saura plus avec la composition du prochain gouvernement, mais il est clair que la classe politique se divisera à l’avenir en deux camps : ceux qui sont avec lui et ceux qui sont contre lui. En attendant, Guillaume Soro a le beau rôle : un pied dedans, un pied dehors. Il n’est pas comptable du bilan de Ouattara et peut surfer sur le mécontentement des uns et des autres, tout en rappelant son rôle « historique » dans l’accession d’ADO au pouvoir et en jouant les réconciliateurs. Confortable.

L’avantage de la situation est que le jeu politique devient soudain beaucoup plus clair. En 2020, le RHDP – en réalité le RDR renforcé de quelques supplétifs – aura son candidat. Et le PDCI, le sien. Il pouvait difficilement en être autrement, la base du PDCI n’étant sûrement pas disposée à accepter un nouveau renoncement, quelle que soit la décision de la direction. C’est finalement plutôt une bonne nouvelle pour la démocratie ivoirienne. Fini les arrangements, petits ou grands, entre vieux partis ! L’offre politique va devenir plus lisible, chacun défendra ses idées, présentera son projet et s’efforcera de convaincre les électeurs. On verra bien, alors, le vrai poids de chacun.

N’oublions pas dans cette nouvelle configuration le Front populaire ivoirien (FPI). Ce n’est pas parce qu’il n’a plus de leader que son électorat a disparu. Selon les spécialistes, il représenterait au moins 25 % des suffrages, ce qui est loin d’être négligeable. Et si le rôle du parti fondé par Laurent Gbagbo était aujourd’hui celui d’un faiseur de rois ?

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